L’appel d’outre-tombe

Le caricaturiste de «Charlie Hebdo» Stéphane Charbonnier, dit Charb, est tombé sous les balles de djihadistes français le 7 janvier dernier. 
Photo: Bulent Kilic Agence France-Presse Le caricaturiste de «Charlie Hebdo» Stéphane Charbonnier, dit Charb, est tombé sous les balles de djihadistes français le 7 janvier dernier. 

Oeil pour oeil, dent pour dent. Aux croyants blessés par les regards d’athées un peu trop caustiques posés sur le pan radical de leur religion, Charb, polémiste-caricaturiste-journaliste français, tombé sous les balles de deux fous de Dieu dans le sordide attentat perpétré en janvier dernier dans les locaux de Charlie Hebdo, dit : vengez-vous ! Vengez-vous… en servant aux athées de son espèce le même genre de médecine.

« Faites des journaux, des blogs, des spectacles, des marionnettes, pour vous moquer de cette absurdité que représente pour vous la vie sans Dieu […]! Caricaturez l’absence de Dieu, faites-lui un gros nez, un petit nez, des yeux de fou, des cheveux hirsutes… », écrit-il dans Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes (Les Échappés), livre-testament-malgré-lui du trublion.

L’écriture de cet opuscule a été achevée le 5 janvier dernier, deux jours à peine avant que Charb, directeur de la publication à Charlie Hebdo ne perde la vie dans l’absurde des événements sus-mentionnés. Les dessinateurs Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, et l’économiste-chroniqueur Bernard Maris — entre autres — l’ont accompagné dans ce mauvais scénario. En 90 pages, l’indécrottable défenseur de l’égalité des droits dresse une autopsie cinglante et lucide du concept d’« islamophobie », dérive sémantique, selon lui, qui permet désormais à des groupes aux intérêts variés (religieux, politiciens, journalistes, terroristes) d’en justifier d’autres, y compris, sans doute, celle qui lui a coûté la vie.

Danger de glissement

L’homme a la plume bien vivante. Il s’en sert d’ailleurs pour dénoncer le glissement de sens qui, dans les dernières années, après la libération de la parole raciste dans la société française par un certain Sarkozy et son débat sur l’identité nationale, rappelle le défunt, a fait sournoisement disparaître l’idée de racisme pour le remplacer par l’islamophobie. La peur de l’autre, de la différence, de l’étranger dans sa diversité, remplacée par une peur ancrée dans la religion. Réducteur et dangereux à la fois, estime-t-il.

« En ne considérant plus que l’islamophobie chez le raciste, écrit Charb, on minimise le danger raciste. Le militant antiraciste d’hier est en train de se transformer en boutiquier hyperspécialisé dans une forme minoritaire de discrimination. Lutter contre le racisme, c’est lutter contre tous les racismes, lutter contre l’islamophobie, c’est lutter contre quoi ? »

Le changement de cadre sert forcément quelques intérêts, selon lui. Celui des politiciens populistes, qui trouvent dans cette mise en islam du racisme une manière habile de minimiser leur intolérance, tout en profitant d’un bouc émissaire facile à identifier par le troupeau d’électeurs qu’ils cherchent à unifier derrière eux. Et puis laisser flotter dans l’air du temps l’idée d’une discrimination religieuse devient pratique pour cesser d’aborder la question de la discrimination sociale, ajoute l’auteur.

Le respect

L’islamophobie fait le jeu des radicaux, y compris des musulmans radicaux, qui par ce prisme, et la notion de blasphème qu’elle a fait naître, peuvent ainsi mieux exister. « Les musulmans les plus radicaux compensent leur infériorité numérique par un activisme militant intense », écrit Charb en posant la question qui tue : « Pourquoi les croyants font-ils appel à la justice des hommes pour nous punir, alors que la justice divine le fera, et bien plus sévèrement que n’importe quel juge ? Qui est donc ce Dieu qu’on prétend tout-puissant qui aurait besoin d’avocats pour nous attaquer en justice ? »

En cédant à une extrême minorité « qui ne représente qu’elle-même », on finit par « reconnaître son autorité », estime Charb, qui n’hésite pas à montrer du doigt les journalistes et médias comme vecteur d’une réduction dont ils tirent eux aussi profit. « Tout scandale qui contient le mot “islam” dans son intitulé est vendeur », même si, bien souvent, l’islam dépeint dans les médias n’est que caricature, écrit l’homme qui connaît bien la matière. Cela relève de la paresse intellectuelle, de la quête de la facilité, de la complicité, qui n’est pas sans conséquence, expose-t-il.

Son absence forcée au lancement de ce livre en témoigne, donnant du coup à cet exercice éditorial un fini qu’il n’a jamais eu. Plus qu’un testament, le livre est surtout un appel au respect de l’autre, à l’égalité sans compromis et une dénonciation en règle des menaces du communautarisme quand il se met à rimer avec obscurantisme. « On nous demande de respecter l’islam, mais ce n’est pas respecter l’islam que d’en avoir peur », écrit-il.

Lao Tseu disait : au lieu de maudire l’obscurité, mieux vaut allumer une chandelle. Sans le savoir, c’est finalement ce qu’a fait Charb, avant qu’on le force à refermer la porte.

Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes

Charb, Les Échappés, Paris, 2015, 96 pages. Le livre sera en librairie au Québec le 25 mai.

8 commentaires
  • Daniel Bérubé - Abonné 12 mai 2015 04 h 40

    Effectivement,

    le monde est dans la noirceur...

    • Nicole Ste-Marie - Abonnée 12 mai 2015 06 h 34

      ...et dans tout.
      L'objectif est de garder la population dans la noirceur. La noirceur des libéraux.
      Lire " L'intérêt public à huis clos" du Devoir de ce matin.

    • Raymond Chalifoux - Inscrit 12 mai 2015 08 h 16

      ... et quand, comme toute sa génération, on a passé le plus clair de sa jeunesse à se battre pour la clarté, Ciel que ça fait dur! C'est à n'y rien comprendre! Rien!

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 mai 2015 05 h 24

    «Fous de Dieu ou fous de Mahomet?»

    Vous comprendrez que je ne m'y connais du tout en matière de la religion islamique, porté je suis à confondre musulmans et islamistes. J'ai des devoirs à y faire. C'est à partir du si peu que j'en connais que je pose la question à savoir si ces «extrêmes» sont des fous de Dieu ou des fous de Mahomet ?
    Existe-t-il un Dieu qui demande, qui dit, qui dicte de tuer ?
    Si oui,....pas fort.
    J'ose vous partager ce qui est d'ordre public (un livre j'y ai publié). J'ai, en 1989, enlevé la vie à un être humain en proie j'étais à une colère (non quantifiée, non qualifiée) contre Dieu et contre le Christ. En proie aussi à trois simultanées psychoses réactionnelles brèves (verdicts des psychiatres à l'époque). Psychoses pour lesquelles je porte ma part, encore là non quantifiée ni quanlifiée, de responsabilités personnelles.
    La folie, la dérive j'ai connues, j'ai expérimentées.
    Des années de psychothérapies ont été nécessaires voire essentielles. Le ménage du placard y a été fait et à tous mes squelettes de vie désordonnée de l'époque...Oust! Dehors!
    Survivant je suis, je me considère. Survie dont je suis redevable à tant de gens ou de profession ou de statut de simples citoyens...incluant des codétenus ou ex-détenus. Dans ces «pros», il y a travailleurs sociaux, criminologues, prêtres-aumôniers de prison et de pénitenciers, psychiatres, psychologues à qui j'ai des tonnes de mercis à formuler.
    Dans l'esprit et le cadre de ce statut de survivant, j'ai eu l'insigine honneur de signer un chapitre d'un ouvrage collectif publié en 2011. Le titre de «mon» chapitre: «Comment et pourquoi survivre après avoir donné la mort?»
    Une conférence sur ce titre en particulier j'ai aussi eu privilèges de donner à l'U.Q.A.R. dernièrement.
    Une certaine folie de Dieu...j'insiste sur le mot «folie»....j'ai connue. Plus jamais ! Plus jamais comme l'ont dit certains vétérans de guerre.
    Je prie de m'excuser pour la dureté??? de mes propos. Ce qui est, est. J'ai à composer avec.
    Gaston Bourdage

  • Gaston Bourdages - Abonné 12 mai 2015 05 h 34

    Suite de «Fous de Dieu ou fous de Mahomet?»

    Dans ce drame de 1989, il y a eu et il y a encore des victimes directes et indirectes. Des gens qui ont souffert et souffrent encore. J'en suis conscient. Prises de consciences ressemblant à ces «appels d'outre-tombe».
    Pour celles et ceus ayant déjà pris connaissance de ce propos que je rapporte concernant la violence, vous serez, certes en mesure de comprendre comment et pourquoi je me prononce sur la violence ambiante dans le monde actuellement ?
    Je me permets de reproduire ce même propos: feu monsieur Sartre. Jean-Paul, en 1948 dans «Situations II» a écrit: «La violence, sous quelque forme qu'elle se manifeste, est un échec»
    Quel échec que celui de tuer ou au nom de Dieu ou au nom de Mahomet !
    Je pense à celles et ceux qui ont souffert et qui souffrent encore...je m'arrête ici. Le silence m'y invite.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Auteur - Conférencier.

    • Daniel Bérubé - Abonné 12 mai 2015 14 h 38

      Bonjour Mr. Bourdages,

      Merçi pour votre texte, il donne une bonne idée d'où parfois l'humain doit passer pour faire de lui ce qu'il est aujourd,hui; l'important est que la trajectoire de sa vie lui donne la possibilité d'évoluer, qu'il cherche et partage son expérience afin d'aider les autres et faire comprendre que personne n'est " irrécupérable " s'il s'en donne la peine...

      Es-ce un hasard qu'hier, la lecture du jour de l'église concernait indirectement le sujet que l'on retrouve ici, et qui disait:
      (Texte "copier/coller")


      Evangile selon St Jean, chapitre 15, 26-27 / 16, 1-4.

      Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur.
      Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement.
      Je vous parle ainsi, pour que vous ne soyez pas scandalisés.
      On vous exclura des assemblées. Bien plus, l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu.
      Ils feront cela, parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi.
      Eh bien, voici pourquoi je vous dis cela : quand l’heure sera venue, vous vous souviendrez que je vous l’avais dit.

      J'ai pensé que la chose pourraît vous intéresser de même que certains autres, et mes escuses à ceux que la chose pourraît froisser ou déplaire...

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 12 mai 2015 10 h 41

    Incohérence

    Je ne connais pas suffisamment la pensée de Charb. Tout de même, le genre de simplification vitriolique exposée ici ne me parait pas travailler dans le sens que j'estime nécessaire.

    Ainsi, Charb demande "Lutter contre le racisme, c’est lutter contre tous les racismes, lutter contre l’islamophobie, c’est lutter contre quoi ?" Or, plus haut dans le texte, il y répond : l'islamophobie serait une "forme minoritaire de discrimination", ce qui signifie que se battre contre l'islamophobie recouvre une partie de la lutte antiraciste. Ce n'est donc ni futile, ni hypocrite, au plus ce peut être fragmentaire, et donc nuisible si on ne se bat que contre cette part mineure. Qui voudrait pourtant affirmer que la lutte au racisme est terminée et qu'il faudrait ne se battre que contre l'islamophobie? Peut-être dans le contexte français certains sont aussi bornés.

    Il faut bien dire ce qui est, et le mélange de préjugés, d'aggressivité et d'indifférence à la discrimination qui tapisse le discours de nombreux Québécois lorsqu'ils parlent des Musulmans, surtout lorsque ceux-ci habitent au Québec et cherchent à s'y épanouir, mérite bien un nom, l'importance étant alors d'en baliser l'usage. D'affirmer que l'Islam est par essence antidémocratique est un vulgaire préjugé, tandis que de démontrer que certains musulmans s'opposent à la démocratie n'est que factuel.

    Enfin, la défense de la liberté d'expression conçue comme une défense de la dignité de tous invite à défendre la parole libératrice, mais ne saurait cautionner toute parole oppressante. Cela ne signifie pas que la censure soit toujours appropriée, mais de nombreux cas extrêmes plaident en ce sens dans certaines sociétés : négation de l'holocauste en France ; discours ethnique au Rwanda, etc.

    Dans le cas français, peut-on vraiment soutenir des attaques envers les musulmans sous prétexte que ceux-ci ont un pouvoir? Il faut savoir distinguer rire et mépris.

  • Eric Le Ray - Inscrit 12 mai 2015 13 h 32

    une comparaison scandaleuse

    je trouve vraiment surprenant que des intellectuels puissent comparer un dessin à un meutre...donc implicitement, un dessinateur avec un meutrier, dans un cas on est pas obligé de le regarder ce dessin et cela reste un dessin...qu'est ce qu"un dessin face à la grandeur d'un dieu, d'une croyance, d'une personnalité, d'un roi, d'un imam, d'un pape ! dans l'autre on n'a pas le choix de mourrir et de ne plus être présent, vivant....on existe plus....comment peu t-on considérer qu'un dessin peu avoir le meme résultat qu'un acte d'assassinat...il me semble que d'un côté on est dans l'acte spirituel, intellectuel, une violence peut être mais une violence des mots du trait. Dans l'autre on est dans la violence physique, dans le sang et la volonté de détruire l'autre complètement....définitivement....je pense que cette comparaison est celle des faible et des analphabètes de l'esprit celle des ignorants