Les collégiens, ces critiques

Des étudiants du cégep de Lévis-Lauzon en pleine discussion pour le Prix littéraire des collégiens 2015.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Des étudiants du cégep de Lévis-Lauzon en pleine discussion pour le Prix littéraire des collégiens 2015.

On le sait, le Prix littéraire des collégiens 2015 a couronné il y a quelques semaines L’orangeraie (Alto) de Larry Tremblay. Parmi les 800 collégiens qui s’engagent dans les débats sur les livres finalistes, certains se risquent en plus au concours de critique. En quelque 350 mots, ils doivent résumer, argumenter, convaincre. Voici donc les cinq textes gagnants — un par livre finaliste — choisis par Louise Gérin-Duffy, professeure à la retraite du collège Jean-de-Brébeuf, Charles Guilbert, du cégep du Vieux-Montréal, et Catherine Lalonde, journaliste responsable du cahier Livres du Devoir.

1. L’anodin, cette fiction

Marguerite Rousseau

Cégep de Rimouski

Les personnages de nos histoires préférées ont leurs particularités : un trait de personnalité, une vie, une vision du monde… Des personnages si réalistes, parfois, qu’on oublie qu’ils sont fictifs.

Le recueil de nouvelles Fais pas cette tête de Jean-Paul Beaumier remet en question le caractère extraordinaire de la fiction. L’ordinaire, le quotidien et l’anodin peuvent-ils être les éléments directeurs de la littérature ? La vie dans toute sa simplicité, avec ses chagrins, ses joies et son humour subtil, est soigneusement illustrée dans cette oeuvre par de brèves histoires dans lesquelles les personnages sont peu dessinés, incitant le lecteur à y assigner un visage familier. Parfois plus anonymes dans un récit que dans un autre, ces personnages interagissent au travers des récits. Le recueil agit comme un miroir, dans sa simplicité accessible, telle une sorte d’ode à la vie quotidienne, cette vie que nous oublions si souvent, rêvant et souhaitant une situation autre que celle dans laquelle nous nous trouvons. Un miroir créant une réflexion dans laquelle notre propre visage ou ceux de nos proches sont assignés aux personnages quasi anonymes des nouvelles.

Ces histoires montrent la beauté et la tristesse de la vie, ainsi que la fragilité des instants, clairement illustrés dans plusieurs textes, tels que Le bol à thé et La fourrière. Certaines sont tout de même légères, parfois humoristiques, comme la revanche d’un petit frère envers sa soeur aînée dans Le lait, la vision « douteuse » d’un professeur dans Le trou, et bien sûr cette Femme à la fenêtre. En rassemblant ces petites histoires, l’auteur nous fait apprécier les instants auxquels nous accordons peu d’importance. Fais pas cette tête dit justement cela : la vie n’est que ce qu’elle est.

Fais pas cette tête

Jean-Paul Beaumier
Druide
Montréal, 2014, 144 pages



2. Le mythe sous la poésie

Zacharie Barabé-Desrosiers

Cégep du Vieux-Montréal

 

Le feu de mon père est une plongée dans la mythologie de Michael Delisle, auteur de ce récit qui donne envie de découvrir le reste de son oeuvre, constituée de romans, de recueils de nouvelles et de poésie. On y retrouve des éléments fondateurs, exposés telle « une clavicule bien dure dans des relents de formol » : une carte postale sans réponse, un bébé servant de bouclier humain. On y retrouve aussi les membres de sa famille désunie, personnages plus grands que nature dont il a souvent honte : un criminel sans envergure, une mère fanée, un politicien dont on se moque, tous dévorés par des passions malsaines comme la religion ou l’astrologie. Le Longueuil des années 1960, milieu populaire canadien-français, est décrit comme un désert affectif où chacun tente désespérément de trouver un sens à sa vie.

En vieillissant, le narrateur prend la mesure de son incapacité à communiquer, à créer des liens. Loin du lyrisme traditionnel, il décrit le mouvement contradictoire qui l’habite : « une envie de retenir l’instant et une hâte que la vie finisse ». De ce malaise viendra son besoin de communier par la poésie et les mots, une façon pour lui de « pallier l’isolement ». On comprend que le sens de sa vie, il le trouve dans la poésie qui vit en lui et qui rythme son existence.

Le ton du récit, qui oscille entre tendresse et ironie, entraîne une sorte de détachement, de calme, qui permet au lecteur de respirer tout en se laissant absorber et même ébranler par l’univers sans issue qui lui est dévoilé. L’écriture, fluide, ne laisse pas un mot en plan et nous fait passer du symbolique au réel, de l’aérien au très cru, toujours avec une grande finesse. C’est ainsi qu’est reconstituée l’histoire authentique et touchante d’un homme qui a su retrouver la beauté à travers l’art.

Le feu de mon père

Michael Delisle
Boréal
Montréal, 2014, 128 pages



3. La liberté d’Ali Baba

Louis-François Perry

Cégep de la Gaspésie et des Îles, campus de Gaspé

« Mon père avait toujours été un revenant. Jamais là, mais toujours susceptible de réapparaître. » Catherine Mavrikakis, dans son plus récent roman à saveur autobiographique, La ballade d’Ali Baba, met en scène la relation mystérieuse d’Érina Papadopoulos et de son père Vassili. Aussi bien à Alger qu’à Montréal, en passant par New York, l’histoire de Vassili, personnage tout aussi charmant qu’élusif, est dévoilée graduellement et d’une façon très habile. Simultanément, Érina retrace les souvenirs — parfois troublants, parfois touchants — d’une jeune fille qui grandit avec un père absent, tiraillé par son besoin démesuré de liberté.

L’auteure semble fascinée par le kitsch américain, remarquablement bien représenté à travers les voyages des Papadopoulos sur les routes américaines. Les voitures, les bars, les motels ainsi que les panneaux publicitaires, tous des éléments évocateurs du rêve américain sonnent faux autant qu’ils magnifient le paysage.

Ce roman qui sent l’Amérique, ce roman coloré et doté d’un puissant caractère exotique, débute à Key West en 1968, alors que Vassili fait découvrir la mer à ses filles. Ce voyage teinte toute la relation entre le père absent et la fille incomprise.

Après vingt ans sans avoir donné de nouvelles, Vassili réapparaît énigmatiquement dans la vie de sa fille pour lui faire une ultime requête. Tel le Hamlet de Shakespeare, Érina doit « venger » la mort de son père et libérer ce qui reste de lui : ses cendres. C’est un retour à la case départ pour la fille, alors qu’elle parcourt la route des Keys pour se rendre à Key West, où tout a commencé. Pour Érina, il s’agit d’une façon de clore le chapitre sur son père, et de commencer à écrire sa propre histoire.

La ballade d’Ali Baba

Catherine Mavrikakis
Héliotrope
Montréal, 2014, 212 pages



4. That Kind of Girl

Emily Alberton

Cégep de la Gaspésie et des Îles

« Charlotte Morgan avait siroté son daiquiri en écoutant distraitement sa fille et lui avait répondu qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer, que Zaza était précisément le genre de fille à disparaître et à réapparaître sans prévenir. That kind of girl, avait-elle lâché du bout des lèvres, et Sissy avait eu l’impression de recevoir une gifle.»

 

Et c’est ce que tout le monde à Boundary Pond, entre le Maine et la Beauce, pense tout bas lorsqu’on la retrouve estropiée dans un piège à ours. Zaza a eu ce qu’elle méritait. C’était une tease, une nymphette, le genre de fille à qui ça arrive, quoi. Attention, ce n’est pas que la mort de Zaza ne dérange pas les vacanciers. Justement, elle dérange. Été 1967: la mort interrompt ce glamping — une fausse idée de la ruralité qui fusionne le glamour au camping — où ils s’étaient habitués à vivre à côté de leurs voisins, murés dans des chalets clôturés, n’en sortant que la fin de semaine pour faire les courses. Mais ce train de vie est brusquement chamboulé lorsqu’on retrouve Sissy Morgan dans la même position que sa meilleure amie, la jambe déchiquetée par un autre piège, les cheveux arrachés. Décidément, un meurtrier vit parmi eux. Plus inquiétant encore, ces décès ressemblent au travail de Pierre Landry, un trappeur qui, selon la légende, s’est suicidé à cause d’une belle fille qui lui a refusé son amour…

Jouxtant l’anglais au français, les dialogues à la narration, le souvenir à la rétrospection, Bondrée, s’il était une peinture, serait une des oeuvres les plus féeriques et macabres de Bosch. L’histoire est racontée avec un réalisme magnifié à travers les yeux des détectives et des vacanciers, dont ceux d’Andrée Duchamp, une gamine de onze ans, oscillant entre girlhood et adolescence. Roman mi-policier, mi-initiatique, Bondrée est un portrait réussi de la non-communication, de la déconnexion de la nature et de sa propre nature. Bref, Bondrée oblige à affronter la vérité droit dans les yeux.

Bondrée

Andrée A. Michaud
Québec Amérique
Montréal, 2014, 296 pages



5. Orange sanguine

Wira Alkozai

Cégep de Limoilou

Amed et Aziz sont frères jumeaux, « deux gouttes d’eau dans le désert ». L’un d’entre eux devra se sacrifier et venger la mort des siens, parce que la guerre ne se soucie pas de l’enfance, ni de l’innocence.

L’orangeraie : seule indication que Larry Tremblay donnera du décor où cette histoire prend vie. Nous sommes transportés dans un pays « qui cherche encore son nom ». Un lieu où des conflits dont les racines ont disparu « dans le tourbillon de l’histoire » dictent encore le devoir de justice. Une terre sans avenir où on attend de la part des enfants le courage des adultes. C’est dans ce lieu anonyme que les frères comprendront à leurs dépens que l’apprentissage du bien et du mal n’est pas sans risque, et qu’entre l’autre et soi, la différence n’est parfois pas celle que l’on croit connaître.

Larry Tremblay impose une réflexion sur la perception du devoir et de l’honneur. Quelle différence entre ces « assassins » et nous, qui, à l’abri de ces conflits, portons inévitablement un regard teinté de subjectivité sur ces « bêtes féroces » aveuglées par le désir de se faire justice en tuant leurs semblables ?

Au coeur d’une guerre alimentée par l’ignorance et les discours haineux, le lecteur réalise que les humains ne sont effectivement pas tous les mêmes, et que la terre est déchirée entre deux principes : le pardon et la haine. La bêtise n’a pas de nationalité; la guerre, dont les conséquences se répercutent sur l’ensemble de l’humanité, n’est pas l’affaire d’un seul peuple. Ainsi, nous portons en nous le deuil de toutes ses victimes ; les voix qui résonnent dans la tête d’Amed représentent l’âme du monde et s’expriment en chacun de nous.

« L’espoir repose sur le regard qui ne craint pas de voir la vérité. »

Ce sont ces voix qui révèlent à qui a le courage de les entendre l’absurdité de la quête sanglante de l’honneur et de la justice.

L’orangeraie

Larry Tremblay
Alto
Québec, 2013, 168 pages