Dans les steppes du polar

Ian Manook
Photo: Richard Dumas Ian Manook

Arpenter les steppes de la Mongolie, c’est croiser des nomades au regard stoïque, impassible. Mais plus qu’un regard, ce sont des caractères qui se forgent à coups d’hivers sans merci, affrontés sans autre défense qu’une yourte chauffée par un petit poêle carburant aux bouses séchées. Ce milieu, qui ne pardonne pas, est propice au polar.

Dans son récent Les temps sauvages (Albin Michel), le Français Ian Manook (alias Patrick Manookian) retrouve cette implacable Mongolie avec l’enquêteur Yeruldelgger, que l’on a connu dans le polar éponyme paru en 2013. Grand bourlingueur qui a pris jeune l’habitude de « voyager comme une éponge », Manook a arpenté le pays pendant plusieurs semaines en 2007 avec sa plus jeune fille. Il peint ainsi une Mongolie que l’on reconnaît pleinement, pour peu qu’on la connaisse, et qui devient sous sa plume « un personnage à la fois charmant, séduisant et très violent », comme l’affirme Manook en entrevue au Devoir.

À preuve, Les temps sauvages s’ouvre sur une steppe immaculée, splendide, mais vitrifiée par le froid et le blizzard du dzüüd, ce « malheur blanc » qui décime les troupeaux par milliers certains hivers. Telle une arme, le froid polaire tiendra plusieurs personnages en joue tout au long du récit.

« On pense que le nomadisme, c’est un phénomène débonnaire où les gens déambulent gentiment dans un joli paysage. Mais pas du tout, dit-il. C’est une technique de survie en milieu hostile. Il n’y a pas de nomades sans milieu hostile. »

 

Oulan-Bator, cruelle et fascinante

Loin de se sédentariser dans la steppe, l’histoire voyage en Russie, en France et, bien sûr, à Oulan-Bator, une capitale qui porte elle aussi sa part d’hostilité. Là encore, les éléments font la vie dure aux habitants. Comme l’air vicié, qui la place au deuxième rang des villes les plus polluées au monde et tue ses résidants par centaines chaque année.

« Ce que j’ai toujours aimé dans les villes, c’est leur double face, avec les bas-fonds, les drames. Les villes sont comme des forteresses assiégées en permanence », affirme le voyageur en évoquant au passage le New York des années 1960 et le Berlin au temps du rideau de fer.

« À Oulan-Bator, il y a ce côté postsoviétique qu’on laisse se déliter, puis le côté ultramoderniste, qu’on veut développer à tout prix, poursuit-il. Et, enfin, ce retour à la vie spirituelle qui ferait d’Oulan-Bator, avec le Tibet, la seule capitale du bouddhisme tibétain au monde. Cette combinaison des trois, c’est fascinant. »

Fiction d’actualité

Pourtant, chez Manook, la vie spirituelle s’exprime avant tout dans le chamanisme. Il y a une raison : cette médiation entre les humains et les esprits connaît un énorme regain de popularité depuis la fin du communisme, au début des années 1990. Le chamanisme avait été marginalisé par le bouddhisme puis interdit par le régime soviétique. Mais aujourd’hui, rares sont les Mongols qui, du désert de Gobi aux quartiers cossus d’Oulan-Bator, ne consultent pas un chaman. Là aussi, le terreau était fertile pour l’auteur. « La culture chamanique a une approche des notions essentielles au polar — la mort, la violence, le destin — qui est très différente des approches occidentales, indique Manook. Ça donne une aspérité différente à mes personnages. C’est ce que j’ai cultivé chez eux. »

Dans Les temps sauvages, la fiction repose sur une actualité mongole bien réelle. Celle de l’intrigue d’abord, inspirée de véritables faits divers récents qui vont d’un réseau occulte entre la France et le pays de Gengis Khan à une affaire mêlant espions et politiques mongols. Puis l’actualité de la Mongolie elle-même, tiraillée entre deux mondes : celui des steppes et des nomades, que désire conserver Yeruldelgger, et celui des tours de verre et des Mac Book Pro, que sa collègue Oyun appelle de ses voeux. Deux Mongolie qui cohabitent non sans frictions, dans le contexte d’une croissance économique catapultée par l’exploitation minière.

D’ailleurs, presque exprès, Manook parsème son récit de iPhone et de chaînes stéréo Sound Tech Bose qui meublent les yourtes de la steppe. « Je l’ai fait pour deux raisons, explique-t-il. D’une part, parce que j’ai été véritablement surpris de capter en Mongolie mieux qu’en France des communications avec mon téléphone intelligent. Mais aussi pour dire que ce n’est pas ça qui va tuer le nomadisme. Son fossoyeur, c’est le changement provoqué — consciemment ou non — par le gouvernement mongol, lui-même poussé par les minières multinationales qui ont besoin de s’approprier la steppe. Par exemple, quand on incite à grossir les cheptels de chèvres et à ne vendre ensuite que la matière première — le cachemire — et non plus le produit tissé, on change le rapport matériel aux animaux et à la terre. Et 600 chèvres dans un cheptel, ça détruit des hectares de steppe qui ne repousseront plus, ce qui accélère la désertification déjà enclenchée. »

Est-ce là un plaidoyer pour le traditionalisme d’un Yeruldelgger ? « Non. J’ai un véritable attrait pour les deux Mongolie : celle qui pousse vers la modernité et celle des steppes et des nomades. Le pays n’arrivera à rien sans l’une et l’autre. Et c’est exactement le thème de mon troisième tome, sur lequel je travaille en ce moment. Yeruldelgger y est vraiment confronté. »

La Mongolie, c’est donc un peu Yeruldelgger. Et dans les deux cas, c’est à suivre.

Les printemps meurtriers

Ian Manook sera cette semaine de passage au Québec, invité au festival de littérature policière Les Printemps meurtriers, qui se tient à Knowlton du 14 au 17 mai. Y seront aussi les auteurs Patrick Sénécal, Chrystine Brouillet, Martin Michaud, Roxanne Bouchard, Jean-Jacques Pelletier, Hervé Gagnon, Benoît Bouthillette et l’expert en sciences judiciaires François Julien. Entre autres. Tous les renseignements à lesprintempsmeurtriers.com.

 

À Montréal, Manook sera en séance de signatures le 14 mai à 17 h à la librairie Renaud-Bray, rue Saint-Denis.

Les temps sauvages

Ian Manook, Albin Michel, Paris, 2015, 528 pages

2 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 9 mai 2015 14 h 23

    À lire!

    Les deux livres sont excellents! Vivement le troisième!

  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 11 mai 2015 16 h 10

    Pas un polar

    Je termine le premier. Ce n'est pas un polar, plutôt un hybride exotico-sexuel d'un film policier hollywoodien et d'un condescendant récit de voyage français.

    Le héros est un dur à cuire qui paralyse les gens en les regardant ; il est entouré de poulettes qui rêvent de lui faire un enfant ; dans un décor bucolique où les traditions sont magnifiées à la manière ethnologique du Vieux Continent.

    Au bout du compte, pas d'enquête mais de la violence. Je verrais Stallone dans le rôle titre.