L’homme de sa vie

Pierre Samson
Photo: François Pesant Le Devoir Pierre Samson

Son père ayant été hospitalisé d’urgence, rongé par un cocktail de pathologies et promis à une mort rapide, Lévy Chamberland doit vider à contrecoeur le triplex que le vieil homme occupait fin seul dans la rue Parthenais à Montréal. Traducteur technique qui a depuis longtemps refoulé son désir de devenir écrivain, le trentenaire, dont la femme attend un enfant, y a connu une enfance solitaire et malheureuse, coincé entre une mère glaciale et un père relégué dans son atelier d’ébéniste.

Entre ses visites à l’hôpital et ses allers-retours au triplex, Lévy fera la connaissance de Marie-Belle, alias Gitane, une jeune voisine à la langue bien pendue et aux accoutrements audacieux. Une « vieille adolescente » qui le fascine — et qui nous fascine aussi —, qui connaissait son père, qui bricole des CD d’ambiance sonore personnalisée et n’hésite pas à se dénuder à l’occasion pour stimuler la libido de quelques « bonshommes » du quartier contre espèces sonnantes et trébuchantes.

En vidant la maison paternelle, Lévy fera ainsi la découverte d’un coffret dans lequel son père conservait quelques reliques du passéfamilial proche et lointain : photographies, lettres, documents officiels, bulletins scolaires.

Lévy va de surprise en surprise, découvrant par exemple l’existence d’une grand-mère bipolaire, écrivaine en herbe au destin tragique. Pour lui, cet homme « n’était qu’une masse froide qu’une marée invisible déplaçait de pièce en pièce, de chaise droite en fauteuil inclinable, qu’un bloc minéral, inentamable, résistant aux éléments capricieux… ».

S’il va aussi déterrer au passage quelques secrets plus intimes — révélations somme toute facultatives, même si elles éclairent en partie son comportement —, l’homme réalisera que son père s’était littéralement « métamorphosé en archéologue de son enfance », ayant accumulé au fil des années, et dans la plus parfaite discrétion, un nombre effarant d’artefacts à son sujet.

Héritages

Mais la plus stupéfiante de ses découvertes, au-delà d’apprendre que cet homme avait une mémoire et un coeur, est la suivante : son père, « l’homme aux cheveux couverts de bran de scie », l’avait aimé et avait même été fier de lui. Sans jamais toutefois le lui avoir dit ou le lui avoir laissé deviner. Une « interminable résurrection de la mémoire » qui s’accompagne, on le comprendra, de sentiments contradictoires : colère, joie, tristesse, surprise ou mélancolie. Trop peu, trop tard ? Un vrai « gâchis », dira Lévy.

Au coeur du roman précédent de Pierre Samson, La maison des pluies (Les Herbes rouges, 2013, Grand Prix du livre de Montréal la même année), le fils japonais inconnu d’un anthropologue débarquait à Montréal pour y mener sa petite enquête sur son géniteur. C’est un peu, sous couvert d’une autre exploration des relations père-fils, le même souci de legs et de transmission qui est à l’oeuvre dans L’oeil de cuivre.

On pourra ainsi voir une allégorie du travail de l’écrivain dans ces paroles du père, archiviste amateur et lui-même artiste timide : « J’aurais voulu mieux préparer ma sortie et lisser les plis qui défigurent le peu que je lègue aux suivants, mais j’ai reçu trop tard la révélation que nous, gens de ma condition, ne sommes pas nécessairement nés pour disparaître sans laisser de traces et que le polissage consciencieux de ce bois tendre, notre essence humaine, était louable. »

Mais sous l’histoire se cache aussi une autre vie, une tout autre histoire : celle des phrases de Pierre Samson. Qui peuvent au besoin se révéler piquantes, drôles, profondes ou vicieuses. Avec sa prose à la précision nabokovienne et ses dialogues taillés au scalpel, traversé de questions riches, les raisons de goûter L’oeil de cuivre ne manquent pas.

L’oeil de cuivre

Pierre Samson, Les Herbes rouges, Montréal, 2015, 308 pages