Marie dans les arbres

Le réalisateur Jean-Claude Labrecque et la poète Marie Uguay lors du tournage du film «Marie Uguay» (1982)
Photo: ONF Le réalisateur Jean-Claude Labrecque et la poète Marie Uguay lors du tournage du film «Marie Uguay» (1982)
Le goût des autres, c’est ce lieu où un auteur lit, commente ou critique l’oeuvre d’un autre à qui il voue une très grande admiration. Aujourd’hui, Annie Lafleur relit une énième fois le Journal de Marie Uguay, qui vient d’être réédité. Née à Montréal en 1980, Lafleur est poète, et Rosebud (Quartanier, 2013) est son plus récent recueil. Elle est aussi du comité de rédaction de la revue Estuaire.
 

Dans le cours de poésie québécoise du collège où j’étudiais, le documentaire de Jean-Claude Labrecque achevait. Marie allait mourir. Les étudiants se levaient d’un même mouvement, pressés d’aller s’asseoir ailleurs. J’ai attendu que la classe se vide, immobile, tête tressée, tête baissée. Puis je me suis levée, comme pour prendre la parole. Mon professeur m’a laissé pleurer sans rien ajouter d’autre, sinon un livre beige et un livre turquoise, L’outre-vie et Autoportraits ; éditions originales qui ne m’ont plus quittée. La semaine précédente, j’avais dû sortir de cette classe, prise d’un fou rire irrépressible. Décidément. C’était la faute de la poésie.

Je lus L’outre-vie (1979) en premier. C’était un grand cahier d’images qui faisaient craquer les mots. Il n’y avait que des boucles, jamais de points. Beaucoup de blanc, de traits au plomb et de pattes de mouche légués par mon prof. Je voyais ces mots avec mes yeux d’enfant. Je les lisais avec mes yeux d’aujourd’hui. L’image d’une joue contre le peuplier qui tangue doucement au vent, c’étaient des kilomètres de cette race d’arbre au fond du jardin chez ma marraine : « Je voudrais fléchir ma joue / sur la joue des peupliers ». Marie avait repeuplé ma tête de vastes souvenirs.

Avec ces poèmes venait le pacte de l’abandon absolu à toutes les formes d’être et de ressenti ; être exactement soi-même et éprouver le monde avec cette exigence radicale, vertigineuse. Cette façon de récolter des matériaux secs à proximité pour rallumer des sentiments lointains, encore humides, c’est Marie Uguay. Et pour cela, L’outre-vie est devenu mon livre d’île déserte, un éblouissement qui me force à fermer les yeux pour en retenir la chaleur primaire.

Tenir journal

 

Enfant, ma mère avait compris que le journal intime saurait profiter de mon imagination exaltée, se chargeant de me fournir en stock de cahiers, lesquels s’écoulaient rapidement, et dont certains voyaient leur fermoir à serrure étranglé et torturé par des pinces à menuiserie : clé introuvable. Hystérie. Je me souviens de l’un d’entre eux particulièrement, un peu coussiné, au quadrillé mauve. Une Cadillac, stylo assorti. J’avais 11 ans. J’y consignais tout, à la minute près. Une seule page me revient encore à l’esprit, là où j’avouai une première pulsion de mort, où il était question d’un couteau plein de reflets acérés et du désespoir insolent d’un après-midi ensoleillé qu’on me refusait. Vivement les Lego, Lili, Jean-Bernouille et la machine à écrire de ma cousine. Artillerie plus lourde que moi, que je finis par casser comme tout ce que je possédais, journaux inclus, chat en peluche exclus.

Des années plus tard — même cégep, autre cours —, nous devions tenir journal et le remettre au professeur à la fin de la session. Moi qui avais délaissé ce rituel depuis l’enfance, j’eus quelques hésitations à me livrer à un exercice que je trouvais désormais ardu, pour ne pas dire répugnant. Tenir journal demandait une certaine discipline et un don de soi que je n’arrivais plus à stimuler. Tout ce que j’écrivais était rationné en poèmes. Force est d’admettre que ce cahier n’y échappa guère. J’avais peur de son ombre, trop près de la mienne. En me refusant longtemps la forme du journal à l’âge adulte, j’écartai aussi celle que Marie Uguay, Sylvia Plath, SusanSontag et Virginia Woolf privilégiaient : une alternance entre la pratique de l’écriture et la pratique de soi.

Ainsi, la somme de mes souvenirs est cryptée hermétiquement dans mes poèmes. Quelques rares fuites laissent entrevoir un frère, un jouet, une flèche, ce que le journal intime aurait probablement corroboré à sa manière. Mais encore. Un écrivain sans journal, est-ce encore un écrivain ? Journal, poème, récit, nouvelle, roman, alouette ; puisqu’il s’agit de retranscrire un sentiment avec intransigeance, pense Marie, alors qu’importent la forme, le lieu, le territoire des mots ? Jusqu’à la dernière lettre, « l’aventure, c’est la texture même des mots ».

Douze cahiers

 

Journal ou non, celui de Marie Uguay transcende la mort. Il survit à la mutilation du corps, à la vitalité désespérée, à la noirceur fulgurante et aux brûlures qui n’éclairent rien. À l’amour qui salive dans les arbres, derrière les fenêtres claires. C’est l’arène silencieuse où Marie nous apprend à lire sa voix, celle qui traverse l’outre-monde : « Quand je renaîtrai d’entre les laideurs, quel plaisir m’éclairera en surface et en profondeur, fera de moi ce que je suis et qui m’attend ? Moi seule sans regards et sans mains. Quand vais-je voir et toucher et vivre ? »

Les douze cahiers que compose le Journal de Marie Uguay ont la puissance d’un esprit invaincu par la tragédie du corps. Ici, l’appel du journal s’est fait sentir aussi fortement que celui du poème, qui le traverse, le borde, l’élève plus haut que le peuplier. C’est le journal des possibles et des impossibles, « la pomme qui tombe, livrant le parfum de sa blessure ».

À la mémoire de Martine Paquet, ma grande amie emportée par un cancer le 2 mai 2013.

Pour aller plus loin

Voir le film Marie Uguay, de Jean-Claude Labrecque. Dans ce long métrage documentaire, le cinéaste Jean-Claude Labrecque donne la parole à Marie Uguay, disparue trop tôt. Émouvant et intimiste, le film retient captive l’image de la jeune poète; une réflexion sur l'écriture, la vie et la mort.

Journal

Marie Uguay, Boréal compact, Montréal, 2015, 331 pages



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