L’écrivain, la mythologie, les monstres et l’hydre de Lerne

«Œdipe à Colone», mythe incontournable, tragédie de Sophocle, ici peint par Fulchran-Jean Harriet (huile sur toile, 1798)
Photo: Domaine public «Œdipe à Colone», mythe incontournable, tragédie de Sophocle, ici peint par Fulchran-Jean Harriet (huile sur toile, 1798)
Les mythes vivent enfouis dans nos sociétés. Or les écrivains, préoccupés de ce qui les entoure, utilisent leurs invariants. Venue de temps immémoriaux, la parole se transmet ainsi jusqu’à nous, qui ne voudrions pas revivre les maux de l’Histoire.
 

Qu’est-ce que la littérature ? Hercule face à l’hydre de Lerne, ce monstre aux têtes renaissantes ? Lors d’une rencontre internationale qui s’est tenue en avril à Montréal, sur le thème « Puissances symboliques et fabulations mythiques dans les imaginaires sociaux », les professeurs Pierre Ouellet et Hervé Fischer ont conduit les débats. Quels sont les signes immortels chez les créateurs ?

« Quel est ce cérémonial ? » demande Fischer. « Quel est cet appel ? » dit Ouellet. Attentifs aux lectures chamaniques, aux pièces musicales et aux figures de la « revenance », qu’ils soient philosophes, sociologues, théoriciens ou créateurs, tous constatent la prégnance des symboles.

Tapies, les idées fortes

Les grands récits se font écho. Même en contexte désacralisé, la littérature remixe des mythes, des rites, des croyances, des images. « L’idée généreuse d’un monde égalitaire et meilleur demeure tapie au fond des rêves », martèle Antoine Volodine, Prix Médicis 2014, écrivain de tous ces semblants.

Reconstruction ? Rituels théâtraux ? Vociférations ? Quelle est cette mimesis, cette pénétration du monde par les héros, les poètes, les innocents ? Un prolongement de l’homme imparfait grâce aux outils qu’il se donne, ici des mots ? Les écrivains, qui sont aussi artistes, en discutent.

Ces « nouvelles histoires de la liberté humaine », dit le philosophe, c’est « le monde travaillé par la parole qui force », dit le professeur ; c’est Prométhée, a dit l’aède antique, léguant ses ressources à qui veut « transfigurer le banal », reprend le théoricien. « C’est la figure d’un vieux sage au-delà du savoir et du destin » et « c’est la figure féminine, je la désire, je l’appelle, manque de l’éternel présent », dit Alain Fleischer devant « la récidive » du temps. Les écrivains chamans québécois l’entendent bien.

Volodine ou le réalisme socialiste magique

« Plongée », répond Volodine sans hésiter à la question initiale. Inventeur d’un Bardo habité par mille spectres, qui étirent une vie interminable inspirée du XXe siècle, il aura peaufiné ses oeuvres comme un sculpteur, alliant les signes imaginaires et historiques. Des romans russes — Biély, le premier Gorki, Platonov, Chalamov et autres — à García Márquez, en passant par Bioy Casarès et Dos Passos, raconte-t-il au
Devoir, il a appris comment, par les sons et les images, éveiller des affects et la fascination de ses lecteurs.

« Est-ce maintenant que je ne suis plus rien que je suis un homme ? » gémit Oedipe à Colone, aveugle et errant, passage que cite et raconte Éric Clemens. Chez Volodine, les créatures se délitent en tribulations, en vaticinations, en aventures tueuses, tortueuses et malheureuses, dans un sous-monde de camps ou de paysages détruits. Dans Terminus radieux — « je l’ai écrit dix-sept fois », dit-il —, un narrateur décrit leur état souffrant par des bouts de rêves et d’utopies.

On est dans l’« insane », un mot que Volodine affectionne. « Mes romans sont historiques, pas mythologiques, précise l’écrivain en entretien. À partir de la réalité, ils constituent une xéno-mythologie. Ce sont des formes étranges, non développées ailleurs, une mythologie non décrite qui s’appuie sur des racines, des univers connus et partagés qui permettent à l’image mythologique de naître après la lecture. »

Qu’est-ce qu’un mythe ?

Une histoire de destin et d’angoisse ? Un récit passe-muraille, hors temps ? Une mémoire obsédante, en définitive « l’histoire des rapports entre l’homme et la nature », selon Ouellet. « La ressemblance par contact est une illusion », mais « la pensée adductive remet en puissance le possible dans l’actualité », dit Clemens de ces mythologies transfigurées. Le mystère de ces artificiers ? C’est un lancer en boomerang du temps matérialisé.

Le « réalisme socialiste magique » de Volodine appelle les Reines mordues, les Reines brûlées, litanies époustouflantes et cérémonie littéraire. De sa voix modulée, tonnante et tonitruante, il s’adresse au silence des morts. Prisonniers du chant littéraire, ils sont ces féministes reconditionnées en liberté, porteurs de mythologie, qui disent l’inceste, l’amour, et qui font rimer les cosmogonies.

La rencontre internationale, dirigée par Hervé Fischer et Pierre Ouellet, s’est tenue les 23 et 24 avril à la Maison Ludger-Duvernay et à la Chapelle historique du Bon-Pasteur. Avec Antoine Volodine, Alain Fleischer, Éric Clemens, Luc Dellisse, Hantu, Guillaume Asselin, Maxime McKinley et plusieurs autres invités.