Longue-vue sur les revues

Illustration: Tiffet

Elles sont dans le monde de l’édition depuis des lunes, quelque part entre le quotidien et le livre, confrontées à la fois aux mêmes problèmes et à leurs propres enjeux. Plus discrètes, souvent dans l’ombre des magazines glacés, elles se retrouvent rarement dans les salles d’attente. Petite composition sur le monde des revues culturelles, avec ritardando sur les opus culturels.

La différence entre les magazines — Châtelaine, L’Actualité, Véro, Ricardo, Coup de pouce, Les Débrouillards et consorts — et ces revues ? « On pourrait dire qu’au Québec, la revue culturelle est un périodique qui se situe entre les publications savantes universitaires et les magazines grand public ou d’intérêt général. On est un médiateur entre le savoir très spécialisé et l’information, définit Philippe Gendreau, directeur de la revue d’art et politique Liberté. Ici, nous, on se voit beaucoup comme un complément d’informations aux quotidiens. »

Josiane Ouellet va dans le même sens. « Il y a dans les revues culturelles une volonté d’analyser, d’approfondir, de prendre une distance critique pour aller plus loin. Les publications grand public vont rester dans l’actualité, souvent, dans le moment présent », explique la présidente depuis un an de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), qui regroupe une quarantaine de revues — dont Esse, 24 images, Cap-aux-Diamants, Lurelu, Relations, entre autres. « C’est toute une philosophie, qui fait la différence. »

La taille importe aussi. Grosseur du lectorat, des ventes, des structures mêmes — « 34 % de nos revues membres n’ont aucun employé à temps plein, illustre Josiane Ouellet, 42 % n’en ont qu’un seul… » Alors que certains magazines ont les reins solides et des revenus conséquents, pour les revues, small is beautiful, envers et contre tous. Le contenu très précis — musique actuelle contemporaine, arts visuels, création littéraire, histoire — en fait des « produits de niche » qui visent des lecteurs aux goûts pointus. Certaines publications québécoises se vendent à quelque 300 exemplaires par numéro, alors que des magazines grand public rejoignent des centaines de milliers de lecteurs.

Philippe Gendreau, à Liberté, n’en est pas désolé. « On pense qu’on ne peut pas se comparer à de grosses pointures comme les magazines XXI en France ou Harper’s aux États-Unis, mais si on fait de bêtes règles de trois, en se rappelant qu’ici on travaille dans un marché de huit millions d’habitants, on voit qu’on occupe des segments de marché proportionnels. Mais dérisoires. On fait un bon score en termes absolus si on le rapporte au marché potentiel. Aux États-Unis, ils sont 320 millions d’habitants ; une revue qui va en chercher 1 % s’écoule à trois millions. C’est solide. Ici, à 1 %, c’est autre chose. Et ce calcul, il faut l’appliquer à tout le secteur de la culture au Québec », estime le directeur. Dans ces circonstances, pour ces revues, les subventions, qui peuvent compter jusqu’à 60 % de leurs revenus, assurent la viabilité. Même les grandes publications populaires rentables comme 7 jours sont aussi sous perfusion étatique.

Des bêtes à papier

Dans notre monde en mutation, quels sont les enjeux actuels des revues ? Le virage numérique, répond d’emblée la présidente de la SODEP, qui travaille aussi au magazine québécois du patrimoine, Continuité. Le regroupement, depuis 2012, aide à la dématérialisation de ses revues membres. Et ce, « même si un sondage nous a indiqué que 47 % de nos lecteurs préfèrent le papier seul et que 45 % favorisent le papier en ayant une ouverture au numérique ». « Ça nous fait 92 % de lecteurs qui aiment davantage le papier. Mais dans le monde actuel, il faut faire les deux, pour les lecteurs qui ne jurent que par le numérique, pour les abonnements institutionnels, mais surtout pour les ventes à l’extérieur du pays. » Les revues sont offertes sur le site du savoir Érudit depuis 2012 et les anciens numéros, dès qu’ils sont vieux de plus de deux ans, s’y retrouvent gratuitement.« Il fallait rendre les magazines disponibles pour les institutions, les bibliothèques et les abonnements numériques individuels », poursuit Ouellet. C’est maintenant chose faite. « Mais ce n’est pas facile. La concurrence est féroce, on lutte contre des conglomérats internationaux qui peuvent offrir des quantités phénoménales de magazines pour des prix dérisoires. Les cas sont différents, mais à Continuité, on arrive à couvrir nos frais de numérisation et à faire un tout petit peu plus. »

Pour illustrer, Ouellet donne l’exemple d’un abonnement au panier culturel de la SODEP pour une université : « 100 $ fournissent un accès illimité à tout. Est-ce que ça enlève des abonnements individuels à nos éditeurs ? La crainte a été évoquée, et c’est très difficile à mesurer. Notre gros défi, c’est surtout de contrer l’habitude de la gratuité sur Internet. D’amener les gens à se rendre compte que s’ils veulent encourager une revue, un type de contenu, ils doivent s’abonner pour l’encourager. »

Certains éditeurs refusent sciemment de devenir une revue numérique — les cahiers littéraires Contre-jour ou Liberté, par exemple. Ce qui n’empêche ni l’un ni l’autre de proposer des contenus virtuels, de chercher à investir, autrement, les réseaux sociaux et la Toile. « La présence électronique demeure un questionnement, indique Philippe Gendreau. Comment investir le Web sans être redondant par rapport à la revue papier et à ce qui existe déjà, avec une petite équipe et pas nécessairement de moyens supplémentaires à court terme ? » Son équipe a choisi d’être très active sur les réseaux sociaux, de proposer des animations et des débats, dont les captations sont ensuite lancées en ligne. On demeure loin des applications tablettes de pointe, qui semblent financièrement hors d’atteinte.

Se rendre au lecteur

La diffusion taraude ce petit monde. Certains s’appuient davantage sur les abonnements, d’autres sur les ventes en kiosque. Depuis la faillite de Messageries de Presse Benjamin, il reste peu de distributeurs de magazines au Québec pour acheminer les imprimés jusqu’aux étals — LMPI et Messageries Dynamiques, essentiellement, même si certaines revues se sont tournées vers des distributeurs de livres (Gallimard, Flammarion, Dimedia).

« On se retrouve avec peu d’options, souligne Ouellet. Les revues culturelles ne sont pas de gros clients pour les distributeurs, qui vont avoir le réflexe de mettre en évidence et de faire la promotion des magazines qui leur rapportent le plus. On nous a demandé, pour augmenter le rendement, de diminuer la quantité de revues qu’on envoie dans chaque point de vente. Mais on sait, statistiques à l’appui, qu’il faut au moins trois magazines exposés pour en vendre un. Donc, moins on distribue, moins on a de chances de vendre… Payer pour les frais d’administration, pour les invendus, pour le stockage, faire le suivi, c’est difficile à notre petite échelle. »

Les questions se bousculent. Faut-il se regrouper pour faire le poids ? Miser davantage sur une présence dans les librairies indépendantes ? Se faire mieux connaître, que chaque éditeur développe son propre sous-réseau ? Que la SODEP vise des points de vente davantage intéressés aux revues culturelles ?

À l’évidence, les revues culturelles semblent destinées à devenir un village gaulois, résistant à la mondialisation, à la généralisation, parfois même à la numérisation ? Pour la plupart des éditeurs questionnés, la spécialisation trace la voie. « Nous, on fait encore le pari du média généraliste, parce qu’on pense qu’il faut aborder la société comme un tout, pas par morceaux », indique de son côté le directeur de Liberté. Mais avec le désir, comme pour toutes les revues, de penser en profondeur, d’analyser, de critiquer, de décortiquer et de préciser la réflexion. N’est-ce pas là nécessaire ?

Du côté des magazines

Si les revues culturelles sont à une extrémité du spectre des périodiques imprimés, les magazines grand public en seraient le pendant. Et ces derniers ont aussi leurs propres préoccupations : la taxe au recyclage imposée par le ministère de l’Environnement ; l’absence de subventions provinciales — bien que certaines voix s’opposent déjà aux subventions fédérales qui viennent parfois soutenir des magazines fort rentables ; les conséquences possibles sur les abonnements de la fin du service de livraison de courrier à domicile. Par exemple. Pour réfléchir sur ces grands dossiers, Félix Maltais (Les Débrouillards) et Robert Goyette (Reader’s Digest) tentent de faire renaître l’Association québécoise des éditeurs de magazines de ses cendres.

Revue «À bâbord!»

Nouvelles résistances, nouvelles voies d’émancipation
Avril-mai 2015, no 59, 52 pages


La revue À bâbord !, comme son nom l’indique, mène la charge à gauche, très à gauche, sur tous les terrains : politique québécoise et canadienne, scène internationale, féminisme, luttes autochtones, éducation et culture. Son mot d’ordre : « sortir du capitalisme », comme le rappelle la politologue Diane Lamoureux dans ce numéro. Souvent près des idées de Québec solidaire, tout en critiquant les stratégies de ce parti (Simon Tremblay-Pepin), très critique du Parti québécois (Philippe Boudreau), la revue, qui donne voix à « des militantes et des militants de toutes origines », s’insurge, cette saison, contre « la criminalisation de l’action collective » par la répression policière et le projet de loi C-51, combat l’austérité, qu’elle assimile à une grossière stratégie néolibérale (Philippe Hurteau), dénonce « le ronron syndical » (Laure Blais et Élie Dion), prône une augmentation du salaire minimum (Mélanie Gauvin et Carole Henry) et cherche, en résumé, des solutions de rechange au capitalisme autres que l’étatisation. Ce n’est pas toujours convaincant, mais ça a le mérite de bousculer la pensée dominante.
 
Louis Cornellier

Revue «L’Inconvénient»

Avons-nous peur du pouvoir ?
Printemps 2015, no 60, Montréal, 68 pages


Redisons-le : L’Inconvénient est une excellente revue d’idées, qui a choisi de penser le Québec et le monde à partir de l’angle littéraire. Dans son numéro courant, elle explore le rapport malaisé que les Québécois entretiennent avec le pouvoir, principalement politique. L’historien Éric Bédard, dans un solide essai, présente des portraits contrastés de L.-J. Papineau et de L.-H. La Fontaine, deux grandes figures de notre histoire. Radical, républicain et grand orateur, Papineau incarne l’homme de l’opposition permanente. Réformiste, libéral et « administrateur responsable », La Fontaine représente l’homme de pouvoir pragmatique. L’un et l’autre, toutefois, ont dû se contenter d’un destin provincial. Cet obstacle, qui continue de s’imposer, explique-t-il notre rapport trouble au pouvoir ? Bédard le suggère. Ce dossier contient aussi un éclairant entretien avec le philosophe Daniel D. Jacques sur notre « fatigue politique » et un amusant « bestiaire de PKP », dans lequel le romancier Mauricio Segura tente de cerner la personnalité politique de Péladeau en s’inspirant des « bêtes de prédilection du Moyen Âge ».
 
Louis Cornellier

Revue «Estuaire»

Cinéma de poésie
Numéro 160, Outremont, 2015, 168 pages


Après quelques remous qui ont secoué son organigramme, la revue trimestrielle de création poétique Estuaire revient, affichant un nouveau look. Nouveau format, nouveau graphisme, couleurs, illustrations pour cette année signées Annie Descôteaux : de l’enveloppe, peut-être, un écrin, mais qui met en valeur les textes de Daniel Canty, de Denise Desautels (« Hache c’est hache sur le lit du pire. Nous coupe le cœur en quatre la question tension du gouffre »), de Simon Dumas, de Georgette LeBlanc (« Cécile avait rinque minutes de reste / tcheques minutes au rêve pour s’avancer longit »), d’Aimée Verret, de Daphnée Azoulay. Entre autres. Des poètes de générations et d’esthétiques différentes, forgeant et sculptant là une part de leur création.
 
Catherine Lalonde