La Grande Bibliothèque souffle ses dix chandelles

«On avait des files de personnes qui attendaient jusqu’à l’extérieur pour s’abonner, des usagers qui patientaient comme on fait la queue devant une discothèque, parce qu’on sait que ça va valoir la peine…», raconte Benoît Migneault, directeur de la référence, en évoquant l’ouverture de la Grande Bibliothèque il y a dix ans.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «On avait des files de personnes qui attendaient jusqu’à l’extérieur pour s’abonner, des usagers qui patientaient comme on fait la queue devant une discothèque, parce qu’on sait que ça va valoir la peine…», raconte Benoît Migneault, directeur de la référence, en évoquant l’ouverture de la Grande Bibliothèque il y a dix ans.
Dix ans déjà que la Grande Bibliothèque (GB) est implantée dans le Quartier Latin de Montréal. Que l’édifice, les deux millions de livres qu’il abrite et les éclats de verre qui en choient çà et là marquent le paysage urbain, littéraire et culturel d’ici. Souvenirs et avenir d’une bibliothèque qui n’a pas fini de grandir.
 

Le 30 avril 2005, la Grande Bibliothèque accueillait ses premiers visiteurs, juste avant son ouverture officielle. Benoît Migneault était alors fraîchement émoulu de son cours de bibliothéconomie. Désormais directeur de la référence, il se rappelle en riant la « confrontation de ce qu’on avait conçu intellectuellement à la réalité ». Un joyeux choc, amplifié par le succès inespéré, au-delà même des espérances, que les artisans de la GB ont vécu ces jours-là.

« On avait des files de personnes qui attendaient jusqu’à l’extérieur pour s’abonner, des usagers qui patientaient comme on fait la queue devant une discothèque, parce qu’on sait que ça va valoir la peine… », raconte M. Migneault. Les 5000 visiteurs par jour des projections les plus optimistes sont vite écrasés : ils sont encore 7000 à passer quotidiennement le hall d’entrée. « Il a fallu poursuivre tout de suite la réflexion sur l’infrastructure, alors que tout le monde pensait qu’après l’ouverture, on aurait un petit break. On avait prévu par exemple 10 emprunts de CD et 10 de DVD par personne, en se fiant à d’autres bibliothèques dans le monde. On avait des collections titanesques. Mais on s’est rendu compte que les étagères étaient presque vides après quelques jours… » La GB a donc diminué de moitié le nombre maximal d’emprunts de ces documents pendant cinq ans, le temps de nourrir suffisamment ses étals.

Exponentielle

Mille petits détails ont dû être résolus ainsi, dans le feu de l’action. Comme trouver une formule pour que les gens sans domicile fixe, sans la preuve d’adresse normalement exigée, puissent eux aussi utiliser les équipements sur place.

« On pensait qu’avec le temps ça allait se calmer, on se disait “on ne sera pas toujours dans ce mode de réflexions rapides, en réaction”, mais ça ne ralentit pas », poursuit M. Migneault. En raison des nouveaux supports, des nouvelles technologies, de l’arrivée du livre numérique, de cette évolution inéluctable qui s’est accélérée à la vitesse grand V. « Tout le temps que ça a pris avant que le premier ordi entre dans les bibliothèques et remplace le bon vieux système des fiches et, depuis, les développements technologiques n’arrêtent pas… », rappelle le directeur des références.

À la GB depuis son ouverture, Benoît Migneault a connu les trois p.-d. g qui s’y sont succédé. « Lise Bissonnette [1998-2009] a été le moteur d’origine de l’institution, elle lui a donné sa poussée et son orientation, un travail titanesque à partir de rien. » L’historien Guy Berthiaume (2009-2014) a suivi, proposant une ouverture « sur l’extérieur, des partenariats — avec des institutions, avec le secteur privé —, des commandites. » Et Christiane Barbe, arrivée en août 2014, a « une vision très acérée de la réalité. Elle va dans le détail, s’assure que les choses fonctionnent bien, qu’on n’oublie aucun recoin, très à l’écoute des employés et du public et cherchant à faire la conciliation entre les deux. »

La technologie

Dix ans plus tard, qu’est-ce qui a le plus changé à la GB ? « La relation à la technologie. Et ça a transformé la relation entre le bibliothécaire et l’information, sa relation au document et, conséquemment, la relation à l’usager. » L’ouverture de la GB concordait aussi avec l’arrivée massive dans les bibliothèques des activités de médiation, d’un souci de développement de public et de démocratisation du livre et de la lecture devenus pratiquement la norme depuis. « La particularité de la GB, c’est la masse de documents — grâce à la collection nationale et aux archives de BAnQ à portée de main — et la masse de connaissances de ses employés, tout ça disponible » et facile à réunir.

« On s’est rendu compte par exemple qu’il y avait un intérêt pour la chanson, on a monté une expo sur l’histoire de la chanson, avec de vieux enregistrements audio et vidéo. On peut faire des trucs très éclatés. Pour les jeunes, on a fait une expo sur les superhéros, où on expliquait que la culotte de Superman était inspirée de celle portée par les hommes forts de l’époque, et qu’on peut voir un lien entre Superman et Louis Cyr. » Présentement, la GB met en valeur des incontournables de la littérature jeunesse. Et en septembre prochain, ce seront des livres précieux, les trésors de la collection nationale, qu’ils soient historiques ou oeuvres d’artiste, qui seront exposés.

Défis

Prochains défis ? « Il faut mettre l’accent sur la collaboration avec les gens à l’externe. Il faut augmenter le corpus de documents numérisés afin que tous puissent en profiter, même à distance, mais on a beaucoup de choix à faire » à travers l’affolante quantité de documents, dont 11 millions de pages sont déjà part de la collection numérique. La volonté est d’accélérer, et grandement, le rythme de traitement. « Le regard sur le passé qu’on peut offrir est extraordinaire. J’ai un Almanach des champions de 1952, avec photos de lutteurs, super-intéressant ; le rapport d’une Commission royale d’enquête sur le capital et le travail, avec des entrevues qui permettent de savoir ce qu’était, la vie d’un vidangeur en 1889. »

Pour accomplir ce travail monstrueux de numérisation et développer l’interactivité, la GB pourrait se tourner, façon Wikipédia, vers l’aide des internautes. « On l’a fait récemment pour un livre de cuisine 350 recettes de Jeanne Anctil, de 1915. En quelques jours, des internautes qui l’avaient aussi nous ont aidés à le numériser. » Comment instaurer un tel système afin de construire la cathédrale numérique dont rêve la p.-d.g., Christiane Barbe, dans des conjonctures économiques loin d’être favorables, sans parasiter l’information, en gardant l’autorité et la rigueur qu’on attend d’une Grande Bibliothèque ? Voilà un des défis que la GB affrontera dans les dix prochaines années.

La Grande Bibliothèque aujourd’hui

7000 visiteurs par jour

330 000 abonnés

6,3 millions de documents dont 2,5 millions de documents numériques

47,5 millions de prêts depuis l’ouverture


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