Tour de table avec un écrivain pessimiste

Le dernier recueil de Russell Banks met en scène des Noirs.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le dernier recueil de Russell Banks met en scène des Noirs.
L’écrivain américain Russell Banks est apprécié sur tous les continents. Ou presque. Il est également respecté par ses confrères. Car il est aussi animal politique : sur tous les fronts, il défend avec ardeur les écrivains censurés, opprimés. À l’occasion de son escale montréalaise consécutive à la parution récente d’un recueil de nouvelles intitulé Un membre permanent de la famille, on l’a soumis à la question.
 

Le recueil évoqué et publié chez Actes Sud contient une confirmation d’une extrême importance, car elle met en relief une réalité sociale d’une gravité tout aussi extrême : certains de ses principaux personnages sont des Noirs. À l’exception de William Faulkner, celui surtout de Lumière d’août et du Bruit et la fureur, le Noir, chez les gens de lettres des États-Unis d’Amérique, est aux abonnés absents. Il est occulté, ignoré.

Cherchez-le chez Philip Roth, Raymond Carver, Richard Ford, John Updike, Paul Auster, Don DeLillo, Truman Capote, John Fante, J. D. Salinger, Jim Thompson ou encore Thomas Pynchon, tous écrivains, soyons clair, dont on aime la fréquentation, et alors ? Le Noir est secondaire. En fait, il n’est pas là. D’accord, il y est chez James Baldwin, Toni Morrison et le sous-estimé Richard Wright. Mais bon, ils sont noirs. Cela souligné, que le célèbre L’homme invisible, de Ralph Ellison, que cette déclinaison de l’aliénation du Noir éditée il y a 63 ans (!) demeure d’actualité se révèle être l’illustration de l’outrage. D’autant que…

D’autant que « les Noirs occupent une grande présence dans l’histoire comme dans le présent de notre pays. Ils font partie de la réalité. Si je les laissais derrière moi, si je ne les représentais pas, alors je serais habité par la culpabilité. Dans ma famille de personnages, je me dois de les inclure. Vous remarquerez que dans les deux nouvelles dont vous parlez, il s’agit qui plus est de femmes noires pauvres. Car la réalité est que la majorité d’entre elles le sont. Dans la nouvelle qui se déroule chez le concessionnaire d’autos d’occasion, vous vous souvenez qu’un jeune homme veut appeler la police pour l’aider. Et que répond la femme : non ! Elle ne veut pas parce qu’elle sait pertinemment qu’elle sera tout de suite soupçonnée d’un vol d’autoradio ou autre. Cette scène est en fait le reflet de ce qu’ils et elles vivent. Si je n’écrivais pas sur eux, je serais alors dans le déni. »

Ce souci de l’observation de toutes les variables ou facteurs qui fondent la société américaine, qui la distinguent, ne relève en rien, chez Banks s’entend, de la rectitude politique, soit cette béquille intellectuelle dont on use et abuse pour mieux camoufler un déficit éthique. Car ce souci, chez lui, remonte à loin. Très loin. Le 28 mars dernier, il a eu 75 ans. À l’âge de 18 ans, soit en 1958, il a pris la direction de la Floride.

« À l’époque, la Floride était un de ces États où sévissait la ségrégation. J’ai vu et entendu des choses qui m’ont tant ébranlé que j’ai voulu en savoir davantage. Je suis allé à leur rencontre, car j’étais bien conscient qu’ils étaient de mon monde. Vous avez l’obligation de savoir, de connaître. Aujourd’hui, je suis fier d’être l’ami de Toni Morrison, de Cornel West [l’auteur de Race Matters] ou de John Wideman [auteur notamment de Le rocking-chair qui bat la mesure, chez Gallimard]. » Si Morrison a reçu le dernier prix Nobel de littérature accordé à un Américain, soit en 1993, West enseigne au département d’études sur les Noirs à Harvard. Wideman également, mais à l’Université Brown.

Que pensez-vous de la décision arrêtée en 2013 par la Cour suprême de supprimer la loi si chère à Martin Luther King et qui consacrait l’égalité des Noirs en matière de droit de vote ? « C’est un vieux rêve de l’homme blanc que l’extrême droite du Parti républicain est parvenue à réaliser en faisant élire des juges très conservateurs. Leur prétention ? Que le monde d’aujourd’hui n’est plus du tout celui d’hier. Et pourtant, le monde en question les contredit totalement. »

Les Noirs mis à part, la grande majorité des personnages de ce recueil comme du précédent, L’Ange sur le toit, paru en 2001, sans oublier évidemment ses romans, appartiennent à la catégorie des gens ordinaires. Certains plus pauvres que d’autres. Certains abîmés, certains insouciants, certains indifférents etc. Pour faire court, l’oeuvre de Banks étant abondante, ses personnages forment ce qu’il faut bien appeler une comédie humaine des temps présents. On ne peut pas nier que, à l’instar du vieux Balzac, il a du souffle. Quoi d’autre ? Tous bénéficient de l’empathie de l’auteur.

Quel en est le moteur ? « Depuis longtemps, j’ai peur de devenir cynique ou habité par l’amertume. Jeune, j’étais déjà comme ça. Mais je dois dire que ma jeunesse correspond aux années 1960. Une période beaucoup plus optimiste qu’aujourd’hui. À l’époque, les mouvements comme celui pour les droits civiques étaient organisés, menés par le bas. Des gens comme Martin Luther King tenaient un discours social et politique d’une grande clarté. Nous avions une stratégie. Nous avions des tactiques. Prenez Occupy Wall Street. Ses animateurs ont tout raté. Et pourtant, actuellement, nous sommes beaucoup plus gouvernés par une corporation de ploutocrates qu’hier. »

Le fait que la dynamique observée initialement dans Occupy Wall Street s’est dégonflée comme un soufflé au fromage « m’a mis en colère. Et il est là, le moteur de mon empathie : dans la colère. C’est elle qui me tient éloigné du cynisme et de l’aigreur. Je crains d’ailleurs que la passivité politique des jeunes ne se métamorphose en cynisme. J’observe en tout cas qu’ils sont plus enclins à canaliser leurs énergies vers la vie intérieure, la vie privée. »

Dans un entretien accordé, il y a plusieurs années de cela, à on ne sait plus qui, vous confiez lire avec gourmandise les journaux et découper les articles. Vous disiez posséder des cartons d’articles. Est-ce afin d’alimenter cette colère ? « Tout à fait. Certains de mes textes ont été inspirés par des nouvelles publiées il y a cinq ans, parfois douze ans. Prenez celle qui introduit ce livre, Ancien marine, j’en ai conservé le récit journalistique des années durant, car j’ai tout de suite été fasciné par ce fait divers où un ex-marine âgé commet des vols de banque alors que son fils est policier. »

Que ce soit dans celle-ci ou dans les autres, vous laissez toujours entrevoir deux possibilités, deux conclusions. Et toujours la pire des deux l’emporte. Qu’est-ce qui explique cette inclination au pessimisme absolu ? « Ce n’est pas par pessimisme. Je crois vraiment que mes personnages ne peuvent pas s’affranchir de leur destin. Ils ne peuvent pas s’en échapper. Je pense que la nouvelle sur les drogués ne peut pas se terminer autrement. Pareil avec celle où la garde du chien devient un enjeu entre divorcés. Si celle qui se passe chez le concessionnaire s’était achevée avec l’autre alternative, moi-même je n’y aurai pas cru. »

Au fond du fond, est-ce que vous partagez cette assertion qu’avancent bien des historiens à l’effet que l’histoire est immuablement tragique ? « Oui… je pense que c’est assez juste. » Point.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 25 avril 2015 06 h 59

    Noir ou non ?

    Si un personnage s'appelle Kowalski on devine qu'il est d'origine polonaise. Mais s'il s'appelle Johnson, et qu'on se spécifie pas la couleur de sa peau ou l'aspect précis de sa chevelure, ce peut bien être un Noir - les Noirs américains portent généralement des noms anglo-saxons. Si l'auteur est "color-blind", son personnage est simplement un humain, qui pourrait avoir une peau de n'importe quelle teinte. Il pourrait donc y avor des Noirs "cachées" dans la littérature américaine.

  • Marc Bisaillon - Abonné 25 avril 2015 08 h 55

    Philip Roth

    Cher Monsieur Truffaut,

    En réponse à "Le Noir est secondaire. En fait, il n’est pas là." Il faudrait lire "The human stain" de Philip Roth. Mais je ne serai pas assez méchant pour dire pourquoi.

    Merci pour cet excellenet article.

    Marc Bisaillon