Voir le Montréal de Mordecai Richler

Charles Foran, biographe de l’auteur Mordecai Richler, au café Wilensky’s, mercredi.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Charles Foran, biographe de l’auteur Mordecai Richler, au café Wilensky’s, mercredi.

Comme Michel Tremblay, il a joué dans les ruelles de Montréal, vécu dans un quartier populaire peuplé de ses tantes, oncles et de sa parenté. Comme Tremblay, il a transcrit sa réalité d’enfant dans une oeuvre littéraire abondante et remarquable. Mais contrairement à Tremblay, il parlait anglais, était issu de la communauté juive, et vivait au milieu des murs invisibles qui s’élevaient entre cette communauté et les autres Montréalais, dans les années 1930 et 1940. Qui plus est, il s’opposait farouchement à l’indépendance du Québec et à la loi 101, ce qui ne l’a pas rendu particulièrement populaire chez les francophones.

Mercredi, le festival Metropolis bleu proposait une visite guidée, en anglais, sur les traces de l’écrivain, en compagnie de son biographe, Charles Foran. La visite débutait chez Wilensky’s, à l’angle des rues Clark et Fairmount. Le café Wilensky’s a ouvert ses portes en 1932, un an après la naissance de Mordecai Richler. On y sert les mêmes sandwichs qu’à cette époque. Juste avant la Deuxième Guerre mondiale, Montréal recevait de nombreux juifs qui ont fui les pogroms d’Europe de l’Est. C’est le cas des parents de Mordecai Richler, c’est aussi le cas de ceux de Leonard Cohen. Parmi cette communauté, on retrouve trois groupes : les orthodoxes, qu’on retrouve encore largement aujourd’hui à l’ouest de l’avenue du Parc, à Outremont, les conservateurs, qui provenaient de petits villages européens et dont faisait partie la famille de Richler, et les socialistes, parmi lesquels se trouvaient les Wilensky.

Destin divisé

Le quartier, aujourd’hui baptisé Mile-End, a d’ailleurs élu dans les années 1940 le seul député socialiste à avoir siégé à la Chambre des communes, Fred Rose, lui-même issu de la communauté juive. Mordecai Richler a donc grandi entre un univers conservateur et très investi dans la religion juive, et celui, plus libéral, des juifs socialistes de son quartier. Adolescent, il s’est brouillé avec son grand-père parce qu’il fumait la cigarette et mangeait des sandwichs au salami de chez Wilensky’s, alors que les juifs pratiquants s’abstiennent de manger du porc. Outré, le grand-père, dans ses dernières volontés, a interdit à son petit-fils d’assister à ses funérailles.

Une vie rebelle

Mordecai Richler était pour sa part scandalisé par l’hypocrisie. Ses propres parents se sont séparés, fait rare dans la communauté juive, et ont obtenu une annulation de mariage basée sur des mensonges, alors que Richler avait 13 ans. C’est en réaction à cette réalité que Richler est devenu un défenseur de la franchise absolue, raconte Foran. Et sa langue bien pendue est un trait de caractère qui l’a mis à mal auprès de plusieurs, entre autres chez les francophones. Un juif hassidique portant la kippa, qui participait à la visite de mercredi, racontait que Richler, dans l’un de ses romans, pose une plaque sur laquelle est inscrit « Le Christ est Dieu » sur le mur d’une synagogue. « Moi, je trouve ça drôle, mais il y a des gens qui s’en offensent », dit-il. Rebelle de tous ses pores, Richler a cessé de fréquenter la synagogue après son départ de Montréal, à 17 ans. Il a d’ailleurs épousé successivement deux femmes non juives et n’est pas enterré dans un cimetière juif, mais au cimetière Mont-Royal, sur la montagne.

Après avoir été viré de l’école privée Talmud Thora, il a fréquenté l’école Baron Bing, rue Saint-Urbain, où il a fini avec une moyenne de 64,8 %. À l’époque, raconte Foran, l’Université McGill pratiquait des quotas discriminatoires envers les juifs. Les chrétiens avaient besoin d’une note de passage de 65 % pour être admis, tandis qu’on demandait aux Juifs une moyenne de 75 %. Mordecai Richler a vécu 20 ans en Europe avant de revenir à Montréal. La ville, dans son oeuvre, a presque le statut de personnage. Pourtant, les Montréalais ne lui ont pas toujours rendu l’hommage.

Mais la récente traduction en français du Québec de cinq de ses oeuvres devrait rendre progressivement à Richler la place qui lui revient dans le panthéon littéraire québécois. Signe de changement, la bibliothèque du Mile End vient aussi tout juste d'être renommée Bibliothèque Mordecai-Richler.

1 commentaire
  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 24 avril 2015 10 h 55

    Quel panthéon?

    (…il s’opposait farouchement à l’indépendance du Québec et à la loi 101,…)

    Elle est bien touchante l’histoire de Mordecai, mais s’il lui revient une place dans un panthéon littéraire, ce n’est peut-être pas dans celui du Québec.