Des deux côtés de la mort

Photo: Kinzie-Chye / Getty images

La vie est rude sur les hauts plateaux du Montana. Balayée par le vent, ridée par le soleil ou ensevelie sous la neige durant les mois d’hiver, la terre y est avare à l’ombre des montagnes, et les hommes qui vivent là portent cette âpreté sur leurs traits comme dans leur âme. John Gload en est sans doute le meilleur exemple. Tout comme Valentine Millimaki, le jeune adjoint du shérif qui est chargé de surveiller sa cellule la nuit.

Gload est un tueur. Tout au long de sa vie et jusqu’à ce qu’on lui mette la main au collet à l’âge de 77 ans, il aura semé des cadavres dans tout l’État sans qu’on puisse jamais le coincer puisqu’il enterrait ses victimes en effaçant tout ce qui aurait pu permettre de les identifier. Sauf que sa dernière proie venait de subir une chirurgie cardiaque « signée » et qu’on a pu enfin l’attraper : Goad est jeté en prison en attendant son procès. Et Millimaki le garde, donc.

Au fil des nuits et des confidences au compte-gouttes, il se tissera une étrange complicité entre le vieux tueur et son gardien dans les couloirs de la prison du comté de Copper. Insomniaques tous les deux, l’un foncièrement bon, l’autre toute sa vie du côté de la mort, John et Valentine se découvriront peu à peu des origines terriennes communes et un passé de petits et de grands drames familiaux. Enfant, Millimaki a découvert sa mère pendue dans la remise à son retour de l’école et Goad a vu son père disparaître dans une tempête de neige alors qu’il avait tout juste 10 ans. À cela se mêlent aussi la vraie vie et les petits conflits ordinaires qui mèneront les autresadjoints du shérif à jalouser Millimaki. Sans compter le couple de ce dernier qui s’effrite.

Hommes-paysages

Mais c’est d’abord leur présence intense aux paysages dans lesquels ils ont grandi qui rapproche les deux hommes même s’ils sont campés des deux côtés de la mort. Sensibles aux variations du vent dans les champs d’orge ou de blé comme à celles des couleurs de la pierre sous le soleil, ils se reconnaissent tous les deux fils d’une terre à la fois ingrate, exigeante et indiciblement belle.

Ce qu’il y a de plus incroyable dans tout cela c’est que le récit si subtilement dosé de Kim Zupan est un premier roman ; en le lisant, on ne peut s’empêcher de penser à l’impact des premiers livres de Cormac McCarthy. Avant tout charpentier mais aussi professionnel de rodéo, pêcheur de saumon et réparateur de moteur d’avion, Zupan s’est mis très tard à l’écriture ; son style épuré, tout en précision, séduira pourtant les plus exigeants. Rarement parvient-on à faire sentir des paysages comme il sait le faire. À un point tel d’ailleurs que la terre aride sur laquelle vivent Gload et Millimaki joue dans le roman un rôle central tout aussi important que le leur.

Une écriture exceptionnelle — magnifiquement rendue par la traductrice — qui vous séduira dès le tout premier paragraphe… et très certainement une découverte à faire.

Les arpenteurs

Kim Zupan, traduit de l’anglais par Laura Derajinski, Gallmeister, Paris, 2015, 272 pages