«Game [not] over»

La poète et romancière Dominique Robert
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir La poète et romancière Dominique Robert
Le goût des autres, c’est ce lieu où un auteur lit, commente ou critique l’oeuvre d’un autre à qui il voue une très grande admiration. Aujourd’hui, Pierre Samson parle du dernier livre de Dominique Robert, une des auteurs qui l’inspirent énormément parmi ses collègues publiés aux éditions Les Herbes rouges. Né à Montréal en 1958, Samson a publié sept romans, dont Catastrophes (Prix littéraire des collégiens, Les Herbes rouges, 2007) et La maison des pluies (Grand Prix du livre de Montréal, Les Herbes rouges, 2013).


Une générosité hors du commun traverse La cérémonie du Maître de Dominique Robert, de la première à la dernière page. La poète et romancière puise à plusieurs sources pour nous offrir d’admirables déclinaisons de la notion de territoire. La poésie figure en tête de son répertoire d’inspirations, mais le roman y tient un rôle crucial. Ainsi, dès nos premiers pas dans l’univers multidimensionnel du recueil, Edgar Allan Poe nous sert de guide au long de notre exploration de cette version contemporanéisée de la Divine comédie de Dante. Au fil de notre progression, les cercles littéraires s’additionnent et se fondent dans une harmonie stupéfiante. Ainsi, Homère, Rimbaud, Verlaine, Hesse, Breton, Ducharme, entre autres, croisent notre chemin, sans oublier Nietzsche, Bergson, l’Ancien Testament et plusieurs textes bouddhistes.

Mais il y a plus, et notre émerveillement s’en trouve renouvelé à chaque page tournée : la construction de cette oeuvre dépasse les limites de la littérature, et Dominique Robert franchit bravement celles d’univers aussi contrastés — en apparence — que le cinéma, le théâtre, les arts visuels, l’histoire, la géométrie, l’anime japonais et les jeux vidéo.

Aux manettes de sa console Xbox version littéraire, elle nous plonge au coeur de l’Enfer, qui ressemble étrangement à celui dans lequel nous nous égarons actuellement : celui de la consommation et de la consomption. Dans ce métamonde, la poète s’aventure dans un manoir Usher nouvelle mouture et nous entraîne à sa suite de niveau en niveau, comme dans un jeu de poursuite hallucinant proche, justement, du Dante’s Inferno d’Electronic Arts, mais sans nous permettre de lâcher la main de l’auteur du Corbeau.

 

Résister

Singulièrement riche en références littéraires et artistiques — comme toutes les oeuvres importantes, qui sont moins nombreuses que certains aiment le croire en ce pays du déni —, La cérémonie du Maître tourne radicalement le dos à une mièvrerie trop souvent associée à la poésie sans pour autant renoncer à la folle beauté des mots qui éclate au long de la lecture comme autant de récompenses glanées par un Super Mario érudit.

Dénonçant les escroqueries dont nous sommes victimes, à commencer par celle troquant notre soumission contre une promesse de liberté et de justice sans cesse bafouée, le recueil, qui pourrait être décrit comme un florilège de chefs-d’oeuvre célèbres et réaménagés, fouille notre langue sans lever le nez sur le parler populaire. Revenue de sa prospection, la poète en extrait, non pas des indices de notre aliénation, mais de possibles armes de résistance contre la brutalité des dictatures qui nous oppressent et celle de leurs complices, technocrates souriants installés par elles au pouvoir et qui nous répètent, en bons médecins porteurs des pires nouvelles, qu’en cette terre de liberté, « nous n’avons pas le choix ».

Je n’aime pas mettre mon gros groin dans les affaires qui concernent la lutte des femmes — pouvons-nous, nous les hommes, leur ficher la paix en ce domaine ? —, mais il n’en demeure pas moins que je suis convaincu que Dominique Robert souffre d’une… bouderie qui se nourrit d’un certain antiféminisme, version irréfléchie, pour ne pas dire instinctive. Cette écriture de femme est musclée, robuste, libératrice et, voilà où le bât blesserait, elle évolue à mille lieues de la posture victimaire qui rassure trop de lecteurs. Et, hélas, certaines lectrices. De plus, il n’est pas impossible qu’elle écope — comme plusieurs de ses congénères — d’une autre forme de discrimination : elle est trop jeune pour appartenir au club sélect des baby-boomers, mais pas assez pour figurer parmi les écrivains de la vague suivante.

Force centrifuge

La poésie de Dominique Robert et l’ensemble de sa proposition littéraire peuvent être immédiatement rapprochés des oeuvres d’écrivains branchés sur le su, tels André Roy, Paul Chamberland et René Lapierre, réfractaires à l’étalement d’un ressenti nombriliste flirtant avec l’autisme volontaire et la dissipation de la pensée. Il s’agit nettement d’une énergie créatrice centrifuge, contrairement à l’autre, dégagée par ceux qui posent en dépositaires du grand tout. De plus, je considère que Dominique Robert fait figure de véritable défricheuse du territoire littéraire, et ce, depuis ses premières publications. Elle nous donne ici un formidable aperçu d’un avenir possible de la littérature, du moins je le souhaite.

Long chant d’amour pour son prochain, vibrant laser déchirant l’aveuglement propre aux hommes satisfaits de peu, sinon de rien, et prêts à toutes les compromissions pour un instant de fausse quiétude, La cérémonie du Maître nous presse de nous opposer aux forces qu’on nous présente comme inéluctables, de refuser le verdict de « game over » qu’on nous assène sur trop de tribunes, de faire nôtre la ténacité des insurgés. Ces textes luxuriants nous convient à tourner le visage vers une clarté qui pourra récompenser la lutte pour la préservation de notre humanité, comme cette lumière gorgée d’espoir qui clôt le livre : « Le Maître est ici ou ailleurs. Le Maître est planté au milieu du domaine. Il escalade un rayon et finira par tomber dans la lumière. »

La cérémonie du maître

Dominique Robert, Les Herbes rouges, Montréal, 2014, 150 pages


 
1 commentaire
  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 27 avril 2015 08 h 46

    Trois questions, une réponse.

    Qu’est-ce que «Game [not] over» vient faire dans tout ça?
    Est-ce de Samson ou de Robert?
    Est-ce pour faire pester ou pour empester?
    C’est de l’assimilation.