Mauvais temps sur une ligne du temps

Garnotte, «Le Devoir», 27 août 1996
Photo: Musée McCord Garnotte, «Le Devoir», 27 août 1996

Le rire peut ouvrir bien des portes, y compris celle de la conscientisation sociale et environnementale. Ça, l’écologiste et activiste André Bélisle, un vieux de la vieille de la scène verte au Québec, le sait très bien, pour avoir vu les préoccupations environnementales évoluer dans le temps et sous ses yeux, depuis son entrée en militance dans les années 80 à aujourd’hui.

Témoin de la densification du propos, de la diversification des angoisses collectives, face à une planète malmenée par ses occupants, il retrace aujourd’hui le chemin parcouru à travers les caricatures qui, dans les journaux du Québec et du Canada, se sont penchées sur ce thème depuis cinq décennies. Pour rire un peu de ce qui souvent donne envie de pleurer.

« Le rire fait passer les messages plus facilement », dit André Bélisle, qui préside à la destinée de l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA). Le groupe de pression s’est associé aux éditions Écosociété pour mettre au monde cette rétrospective. « L’idée de replonger dans les grands dossiers défendus par les environnementalistes au Québec dans les 50 dernières années vient de ma blonde, Jocelyne, aux côtés de qui je milite depuis près de 30 ans. C’est une façon amusante de regarder d’où vient le mouvement environnementaliste », afin de lui permettre, en somme, de savoir où aller pour la suite des choses.

La balade est d’ailleurs fascinante. Elle promène le lecteur dans les univers graphiques de Bado, Beaudet, Chapleau, Fleg, Garnotte, Métyvié, Collins, Jenkins et d’autres, qui ont posé — certains plus souvent — leur regard critique et leur plume caustique sur les dérives écologiques des temps modernes. Avec quelques constances et de grandes lignes parfois étonnantes…

« Au début, c’étaient surtout les anglophones qui s’intéressaient aux questions environnementales », dit M. Bélisle, qui se souvient des premiers groupes d’écolos de Montréal — STOP en était un — animés par des Bruce Walker ou des Charles Mallory dans l’Ouest-de-l’Île.

Une préoccupation linguistiquement teintée dont témoignent les caricatures d’Aislin ou de MacPherson, puisées dans The Gazette et dans le Toronto Star et qui exposent dans les années 60 les premières inquiétudes face à une peur bien générale, impalpable et très sombre nommée simplement « pollution ».

« C’est le point de départ, résume Christian Vachon, conservateur au Musée McCord, qui préface le bouquin. De la pollution atmosphérique, on passe ensuite aux pluies acides qui commencent à nourrir les craintes environnementales et le contenu de quelques caricatures. Les francophones se mettent également à s’y intéresser, timidement, lorsque ces questions entrent dans l’actualité », principalement sous la plume d’un Serge Chapleau dans les pages du Devoir !

L’incendie de 130 000 litres de biphényles polychlorés (BPC), le 23 août 1988 à Saint-Basile-le-Grand, met du feu sous la marmite des militants écolos, mais également des caricaturistes, qui concentrent leur regard sur ce fait divers aux conséquences environnementales loin d’être banales.

« L’histoire des BPC devient un vrai vaudeville », résume André Bélisle sous une caricature de R. Pier publiée dans LeJournal de Montréal en août 1994. On y voit Jacques Parizeau et Daniel Johnson, alors en campagne électorale, égarés devant des tonneaux de cette « huile électrique » qu’il n’est alors plus possible de prendre à la légère.

Le ton change

Le ton de la caricature environnementale change, avec une présence politicienne qui va s’accentuer au fil des années et des dossiers marquant l’actualité. « De phénomène social et scientifique, l’environnement se politise, dit M. Vachon, avec l’apparition d’un ministre de l’Environnement, de leaders politiques qui doivent alors assumer leurs responsabilités et deviennent par le fait même les victimes des caricaturistes. »

Du déluge au Saguenay — une occasion d’aborder la question du dérèglement climatique — à la bataille contre les gaz de schiste, en passant par le développement de l’éolien, la filière porcine, la crise des algues bleu-vert ou l’exploitation forestière, le terreau est fertile pour casser du sucre sur le dos d’élus qui, parfois — et même souvent —, le cherchent bien.

« Quand Nathalie Normandeau, alors ministre des Ressources naturelles dans le gouvernement Charest, a comparé à un pet de vache l’impact environnemental des projets d’extraction de gaz de schiste, elle a rapidement été la risée des caricaturistes, dit M. Bélisle, mais aussi de tout un mouvement qui s’est emparé de ce lien médiocre pour dénoncer le mépris de la ministre envers les écolos. »

Certains en rigolent encore. D’autres, avec le recul, se disent que la caricature d’une ministre et d’une flatulence bovine, dessinée, incarnée dans des manifestations, raillée dans quelques commentaires et discours, a sans doute forcé le politique à prendre cette question un peu plus au sérieux.

« Et c’est pour ça que cette forme d’expression, de critique, a toute sa place dans les questions environnementales comme ailleurs, poursuit M. Bélisle. Parce qu’elle fait rire, réfléchir, mais également agir. » Ce dont l’environnement, croit l’activiste, a besoin depuis 50 ans. Et pour les 50 autres à venir…

Cinquante ans de caricatures en environnement

André Bélisle, Écosociété, Montréal, 2015, 180 pages