Le mystère de Rembrandt

Un des portraits de Hendrickje Stoffels peint par Rembrandt. Huile sur toile, autour de 1656.
Photo: Domaine public Un des portraits de Hendrickje Stoffels peint par Rembrandt. Huile sur toile, autour de 1656.
Dans une fiction biographique consacrée à la maîtresse du peintre, Claude Louis-Combet refait les toiles de Rembrandt.


Si Rembrandt (1606-1669) est un maître du clair-obscur, dans ses portraits bourgeois ou bibliques, sis dans de puissantes fresques, ses autoportraits sont aussi fameux. On ne connaît pas sa vie pour autant, masquée tant par les bouleversements politiques rapides du Grand Siècle que par l’ombre de ses toiles, trouées d’une lumière jaillissant du dedans.

Encore moins connaît-on ses modèles. Mais se surprendra-t-on à les découvrir intimes, appartenant à sa vie comme sa propre chair ? Lui qui passa si bien d’un visage à l’autre comme au sien, d’une époque à l’autre, d’une religion à l’autre — la protestante et la juive —, de la Bible à l’Âge d’or d’Amsterdam, il a aimé. Un livre le raconte, selon la « mythobiographie » chère à l’auteur, qu’il définit comme « une entreprise d’écriture visant à traiter le matériel autobiographique à partir de ses éléments oniriques et mythologiques ». Or la langue de Louis-Combet est superbe.

Cette époque où un artiste vit de commandites et selon les fortunes guerrières ne prédisposait pas à la gloire de Rembrandt : être le joyau du Rijksmuseum. Ce musée lui consacre en ce moment même une rétrospective de sa maturité. Ses toiles, dont plusieurs proviennent des grands musées de Londres, sont réunies pour la première fois.

On peut y admirer notamment le portrait d’Hendrickje Stoffels (1626-1663), qui fut son modèle et sa maîtresse, cette Bethsabée que raconte Louis-Combet, un écrivain secret et plutôt confidentiel, qui fait penser à Pierre Michon tant sa langue est ciselée, chargée de trésors imagés et de phrases denses.

La muse

« Quand elle posait nue, dans l’atelier, assise sur un monceau de tapis et draperies, Hendrickje n’en revenait pas d’exposer son ventre immense au regard du Maître et de tous les hôtes de la nuit, cachés dans les recoins »… Ainsi commence le récit d’une vision de la chair opulente et sensuelle, tellement féminine, qui unit la servante au travail patient, extrêmement délicat, de la contemplation au toucher artistique.

Tout est atmosphère, violence contenue et fougue transmise dans les couleurs si riches des essences minérales, végétales et huileuses qui prêtent corps au sacré, aux légendes, à l’histoire biblique de Bethsabée et de David dans les Livres des Rois.

Hors du monde, la femme offre son consentement sans réserve, et une grâce que Louis-Combet décrit en exaltant la richesse de l’art et l’éblouissement dans lequel le plonge Rembrandt, qui a alors quarante ans, quand Hendrickje en a vingt. L’écrivain s’évade dans le mythe de la rencontre où les aspirations profondes se satisfont.

Que cela s’appelle désir, amour, arcane du rêve, fête érotique, enfantement, adhésion à l’étrangeté de l’oubli de soi, pour mieux réapparaître, tout cela s’écrit dans des pages vertigineuses de beauté. « Replis de la nuit, replis du corps, replis de l’âme, la main les brassait dans son désir et, comme au commencement de la création, la lumière pointait, le temps était divisé, l’espace prenait forme, la vie s’insinuait dans les failles. »

La Hollande

Il y a quelque chose de Marguerite Yourcenar dans cette évocation. Le paysage, sans doute, qui donne aux plaisirs secrets d’Hendrickje, femme du peuple, un supplément de magie, de sorcellerie. La guerre aussi, et les conflits omniprésents, le protestantisme, dont l’écrivain fouille les interdits et les aspects cachés. Les étoiles, enfin, qui ouvrent les coins reculés du pays sur l’éternité.

Rembrandt a perdu Saskia, la précédente ; enfermé Geertje, la première ; la peste a mangé ses enfants. Hendrickje entre en majesté, telle une reine de l’Art qui la métamorphose. Le Maître se prend pour le Minotaure, tel un Picasso démesuré dans un autre siècle. Cela donne Pasiphaé, une toile refusée et interdite, parmi d’autres de la même main ; elle fut mise aux enchères auprès d’un marchand d’épices lorsque le peintre fit faillite, en 1656. Or la maison qui l’accueillit brûla.

Ce merveilleux roman aux allures d’essai-voyage dans l’espace et le temps, avec une qualité d’ivresse qui lui fait rejoindre d’autres figures épanouies des arts visuels, telles Beata Beatrix de Rossetti, les Yeux clos de Redon et Mademoiselle Rose de Delacroix. Titus et Cornelia, enfants des amants. Rembrandt peint la richesse que le quotidien leur refuse, quand à quatre ils campent dans une pièce unique. Le combat est perdu d’avance, mais ses oeuvres revues sous cet éclairage gagnent une éternelle bonté.

Bethsabée au clair comme à l’obscur

Claude Louis-Combet, éditions Corti, Paris, 2015, 182 pages