Chasse aux fantômes

Hans-Jürgen Greif
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Hans-Jürgen Greif

En Allemagne, au début des années 1980, Dietrich Meinhart (Dirk, pour les rares intimes) et Rita Kohlweiss, nés tous les deux durant le Wirtschaftswunder,le « miracle économique » de l’après-guerre, tombent amoureux. Elle poursuivait des études littéraires quand elle a été happée par ses yeux verts (ou plutôt « tsavorite »). Il terminait des études juridiques, sans attaches et sans famille.

Dirk aime Rita, mais il ne veut pas d’enfant, c’est la « seule condition préalable à leur union ».

Trente-deux ans plus tard, ils ont depuis déjà longtemps des vies parallèles. Rita est directrice de l’équipe de lecteurs du plus important éditeur de Hambourg. Dirk, lui, est devenu un gros bonnet au ministère de la Culture. C’est aussi un alcoolique qui se détruit lentement le foie à coup de beuveries épisodiques.

Contre toute attente, ils ont eu deux enfants et sont déjà grands-parents. Le « pacte » n’a pas été respecté et ces naissances rapprochées ont peut-être même accéléré la déchéance de Dirk, qui mourra dès les premières pages du neuvième roman de Hans-Jürgen Greif, Le photographe d’ombres. Après La colère du faucon (L’Instant même, 2013), l’auteur de Solistes et d’Orfeo (L’Instant même, 1997 et 2003), né à Völklingen en 1941, situe une fois de plus sa fiction en Allemagne.

Secrets

Surpris un jour par sa femme en train de photographier un petit garçon dans la rue, Dirk lui avait avoué qu’il éprouvait le « besoin de fixer l’innocence et la confiance dans le regard d’un enfant », refusant toutefois de montrer à Rita (ou même à quiconque) des photos, dit-il, qui ne parlent qu’à lui…

L’ambiguïté est évidente, bien entendu, et le lecteur prête vite à Dirk des fantasmes ou une activité de pédophile. Mais l’homme cache tant bien que mal une vieille blessure. Un secret que les 200 pages du roman permettront d’élucider lentement. Une chasse aux fantômes qui finira par exhumer une vieille histoire de brutalité paternelle.

Mais pourquoi ces atermoiements à propos de la paternité ? Si la volonté de Dirk de ne jamais avoir d’enfant avait été dès le début irrévocable, soyons pragmatiques, pourquoi ne pas s’être fait simplement vasectomiser ? Le photographe d’ombres perd ici en vraisemblance, il est vrai, ce qu’il gagne en tension dramatique.

Sous l’histoire semi-tragique d’un couple mal assorti, où chacun demeure bien campé dans ses secrets, ses « mensonges » ou son indifférence, se cache un homme meurtri, accroché toute sa vie à son secret comme un naufragé à une bouée.

Rita finira bien sûr par découvrir la zone d’ombre de son mari, un secret flou et peut-être pas si terrible mais quand même insuffisant pour effacer les « trente-deux [années] d’horreur et de peur » que cet homme lui aura fait vivre.

Si le thriller psychologique a des failles, l’habituelle tonalité un peu clinique de Hans-Jürgen Greif, qui déroule ici le fil de quelques existences sous la lumière crue qui convient à une séance de dissection, est au rendez-vous. Mais cette histoire d’un homme blessé à la recherche de l’ombre d’un bonheur perdu demeure beaucoup trop mince et fugace pour qu’on y adhère vraiment.

Le photographe d’ombres

Hans-Jürgen Greif, L’Instant même, Québec, 2015, 192 pages