Comment la nature pousse dans le roman québécois

Photo: Thomas Zsebok
L’écocritique ? C’est une façon de lire les textes en portant attention aux questions environnementales. Ce courant analytique, d’abord américain puis surtout anglo, pollinise désormais d’autres littératures, à mesure que le souci écologique augmente au thermomètre des préoccupations mondiales. Regard sur la manière dont la nature pousse dans le roman québécois.


L’écocritique est née dans la mouvance du nature writing, des analyses de ce genre inclassable, hybride, marqué par les précurseurs Lawrence Buell, Ralph Waldo Emerson, John Burroughs, poursuivi par les Jim Harrison, David Vann ou Dan O’Brien. Entre observations, réflexions philosophiques, écrits intimes, remarques scientifiques, entre essai et fiction, ces livres sont inspirés, imprégnés même de la nature.

Ce regard critique se pose désormais sur toute oeuvre. La doctorante en littérature Mariève Isabel scrute de cette loupe le roman québécois. « Je pense que la question de la nature a souvent été écartée parce que vue comme quelque chose de naïf, de mièvre ; ou à l’opposé comme étant trop engagée, trop chargée idéologiquement. Mais c’est présent dans beaucoup d’oeuvres. Chez Saint-Denys Garneau, par exemple : dans ses journaux, ses lettres, il est à Sainte-Catherine dans sa maison de campagne, il regarde par la fenêtre, il y a ce lien au réel, à l’environnement… La question de la nature dans son oeuvre est centrale. »

Isabel a longtemps hésité entre l’environnement et la littérature, jusqu’à « décrocher » un court moment après son bac pour travailler dans une ferme. « J’ai finalement décidé que je ne voulais pas choisir », dit la chargée de cours à l’École d’environnement de McGill, qui achève son mémoire.

Ici, l’écocritique peut débuter après le roman du terroir, où la nature n’est que paysage. « Ce roman a été teinté par l’agriculturisme, le catholicisme — qui faisait de l’agriculture la vocation canadienne-française —, l’antiétatisme — on s’opposait beaucoup à l’industrialisation, dans le clergé et dans l’élite. Souvent, la terre est le décor, un acquis. Le champ est “l’état idéal”. Les romans régionalistes qui vont suivre se développent beaucoup en réaction à l’industrialisation et à l’uniformisation, en faisant ressortir les particularités des différents lieux, et leur culture — nature et culture deviennent indissociables. » Marie-Victorin, Damas Potvin, Blanche Lamontagne commencent à examiner la nature. « Ils la font valoir, la nature : les éléments environnementaux deviennent essentiels à la définition. Ce qui apparaît là, c’est aussi un discours scientifique dans le roman : les sciences naturelles, la botanique, l’éthologie… C’est une des premières voies par lesquelles le discours environnemental entre en littérature : par le regard scientifique. » On le retrouve bien sûr chez Marie-Victorin (Récits laurentiens et Croquis laurentien, 1919 et 1920), dans Nikolski de Nicolas Dickner (2008), dans Le soleil des gouffres du collègue Louis Hamelin (1996) ou encore chez Pierre Morency.

Une autre façon qu’a la nature de germer entre les pages, c’est par le « sentiment du lieu », le rapport au réel, la place de l’humain dans le monde, l’opposition du local au global. Mariève Isabel nomme les oeuvres de nature writing québécoises. Comme Le monde sur le flanc de la truite (1997), où Robert Lalonde « réfléchit sur notre rapport à la nature. Ça demeure tout de même de la fiction. Comme je l’ai entendu dire : “Quand j’écris que je suis à la chasse avec mon chien, à terre en train de viser un canard, en fait je suis chez nous à ma table de travail à Montréal… ” Il y a toute cette idée de représentation du réel ». S’y glisse encore le travail de Louis Hamelin, « important autant par ses critiques que par ses livres », Pierre Monette, Jean-Pierre Issenhuth, Jean Désy, Jean Provencher, et même Cet été qui chantait (1972) de Gabrielle Roy.

Terres d’Amérique

Sur un territoire semblable, un même lieu, ne devrait-on pas s’attendre à ce que les littératures qui s’en inspirent, celles d’Amérique du Nord, s’apparentent ? « Avec l’indépendance, les Américains se sont beaucoup tournés vers le territoire, alors qu’ici on l’a renié pour se concentrer sur les valeurs catholiques françaises. Quand Last of the Mohican[1826] de James Fenimore Cooper est sorti ici, Octave Crémazie a dit qu’il était trop tard pour qu’on fasse de la grande nature sauvage notre thème littéraire, puisque les Américains l’avaient pris, et qu’il fallait se concentrer sur l’agriculture. À la limite, ici, la nature est hostile, comme dans Maria Chapdelaine[1913] où elle bouffe les personnages. Alors qu’elle fera la marque des États-Unis. » Autre différence : la frontière nordique, moins tangible que les océans, qui semble au Québec reculer sur un territoire hostile, presque infini.

Germent ensuite les préoccupations « environnementalistes », incluant la justice environnementale, comme dans L’isle au dragon (1976), d’un Jacques Godbout qui se serait déjà vanté d’avoir « écrit le premier roman écologique québécois », dans Nikolski encore, dans Champagne (2008) de Monique Proulx et dans certains Yves Thériault. « Au Québec, les premières questions environnementales sont éclipsées par les questions nationale et identitaire. En 1960-1970, c’est encore très lié », rappelle Mariève Isabel. Avec la crise du pétrole, la peur du nucléaire, la guerre froide, ces questions se scinderont. « Mais elles vont accentuer le discours catastrophiste qui dit que la culture québécoise est menacée de disparition : là, on ajoute que la Terre est menacée… »

Intelligence et vie artificielles

 

La dernière façon dont la nature croît dans notre imaginaire littéraire, c’est en poussant comme un pissenlit entre les failles du bitume, en abordant les espaces transformés, les milieux artificiels, la robotisation et la mondialisation. Comme dans L’hiver de force (1973) de Réjean Ducharme, où les personnages se promènent dans la ville, La flore laurentienne sous le bras, sans idéaliser la nature mais en la traquant là où elle résiste. On la trouve ainsi aussi chez Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, Alexandre Chenevert, Fragiles lumières de la terre, 1945, 1954, 1978) ou chez André Langevin (Poussière sur la ville, 1954).

Le nouveau greffon du regard écocritique pousse maintenant en se posant sur les oeuvres de science-fiction, les dystopies d’une ère sans nature. Comme dans Quatre Montréalais en l’an 3000 (1962) de Suzanne Martel, où des rescapés d’un Montréal devenu toxique vivent réfugiés dans un réseau souterrain. Ou dans Sous béton de Karoline Georges (2011), où plus rien, sinon de toutes petites graines de dissidence, ne pousse.

La préoccupation environnementale, prédit Mariève Isabel, ne pourra que s’épanouir davantage dans nos romans. Pour elle, l’écocritique « est une manière de croire que la culture influence nos valeurs, qu’il y a relation à double sens — le monde est influencé par les arts ; les arts influencent le monde. Il n’y aura pas, je crois, de solution toute prête qui va apparaître dans un roman, mais peut-être qu’on va mieux comprendre notre monde. Et le but de la critique, c’est toujours de faire apparaître de nouvelles interrogations qui sont dans les oeuvres et qui témoignent du changement de notre relation au monde. »