«Persepolis» persécuté aux États-Unis

L’an dernier, le roman graphique de Marjane Satrapi, Persepolis, est arrivé au deuxième rang des 10 livres les plus contestés.
Photo: Source American Library Association L’an dernier, le roman graphique de Marjane Satrapi, Persepolis, est arrivé au deuxième rang des 10 livres les plus contestés.

Liberté d’expression, oui, mais pas trop. Chaque année, plusieurs bouquins dans le réseau des bibliothèques publiques et scolaires aux États-Unis font polémique en raison des idées progressistes ou marginales qu’ils exposent. Et l’an dernier, le roman graphique de Marjane Satrapi, Persepolis (L’Association), est arrivé au deuxième rang des 10 livres les plus exposés à cet appel à la censure populaire, juste derrière le roman jeunesse Le premier qui pleure a perdu (Albin Michel) de Sherman Alexie.

Ce palmarès de la censure vient d’être dévoilé par l’American Library Association (ALA) dans son rapport annuel sur l’État des bibliothèques au « pays du Premier Amendement ». Persepolis, oeuvre publiée entre 2000 et 2003, s’y illustre à titre d’une des livres les plus contestés par les usagers des bibliothèques pour ses représentations trop graphiques, mais également pour son contenu jugé offensant d’un point de vue culturel, politique et social. La présence de références à des jeux de hasard et l’expression d’un point de vue politique controversé sont également dénoncées, résume le groupe de bibliothécaires.

L’oeuvre autobiographique, portée au grand écran en 2007, relate le quotidien de l’auteur entre Téhéran, en Iran, et Vienne, en Autriche, mais également entre l’exil forcé et la reconstruction d’une existence marquée par la révolution islamique et la radicalisation du climat social au royaume du shah. L’action se joue de 1979 à 1994. Persepolis a été salué par la critique et ses milliers de lecteurs pour sa finesse, son humour et l’intelligence de son regard posé sur un destin détourné par les dogmes religieux.

Roman jeunesse

Sur les 311 demandes de retrait de livres des étagères, faites en 2014 par des groupes communautaires ou des individus, la grande majorité frappe Le premier qui pleure a perdu (The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian), roman pour les 11 ans et plus qui suit le quotidien d’un jeune indien de la réserve Spokane, dans l’État de Washington. Les critiques lui reprochent son discours « antifamilial », son insensibilité culturelle, son apologie du jeu de hasard et de la drogue ainsi que des références sexuellement explicites, détaille le rapport.

D’ailleurs, les préoccupations d’ordre sexuel teintent l’ensemble des appels à la censure lancés dans le réseau des bibliothèques et qui, l’an dernier, a ciblé And Tango Makes Three, de Justin Richardson et Peter Parnell, taxés de faire la promotion de l’homosexualité. Le bouquin, publié en 2007, s’inspire de l’histoire vraie de deux pingouins mâles du zoo de New York qui ont formé un couple en plus de prendre soin d’un oeuf et de son contenu. Ce roman jeunesse a été honoré de plusieurs prix, mais également affligés par des tirs nourris en provenance des mouvements homophobes.

Toni Morrison

The Bluest Eye (1970) de Toni Morrison, qui relate le quotidien compliqué d’une jeune Afro-Américaine frustrée par son image, dans l’Amérique de la Grande Dépression, est également dans la liste, tout comme It’s Perfectly Normal de Robie Harris, un ouvrage de référence en matière d’éducation sexuelle auquel ont été exposées deux générations d’Américains et qui fait régulièrement face à la critique en raison du thème qu’il aborde.

Les demandes de retrait ou de mise en accès limité de certains livres, recensées par l’Office for Intellectual Freedom de l’American Library Association, entraînent rarement, pour ne pas dire jamais la disparition de ces titres des catalogues des établissements publics.

Les 10 livres les plus contestés en 2014 aux États-Unis, selon l’American Library Association :

The Absolutely True Diary of a Part-Time Indian de Sherman Alexie : antifamille, insensibilité culturelle. Présence de drogue, alcool et tabac, jeux de hasard. Langage offensant, éducation sexuelle, sexuellement explicite. Inadapté pour la tranche d’âge ciblée, violence, intimidation.

Persepolis de Marjane Satrapi : jeux de hasard, langage offensant, point de vue politique sensible. Offensant d’un point de vue politique, racial et social. Représentation graphique.

And Tango Makes Three de Justin Richardson et Peter Parnell : antifamille, homosexualité, point de vue politique, point de vue religieux. Inadapté pour la tranche d’âge ciblée. Fait la promotion de l’homosexualité.

The Bluest Eye de Toni Morrison : sexuellement explicite, inadapté pour la tranche d’âge ciblée. Contient des questions controversées.

It’s Perfectly Normal de Robie Harris : nudité, éducation sexuelle, sexuellement explicite. Inadapté pour la tranche d’âge ciblée. Référence à de la pornographie juvénile.

Saga de Brian Vaughan et Fiona Staples : antifamille, nudité, langage offensant, sexuellement explicite. Inadapté pour la tranche d’âge ciblée.

The Kite Runner de Khaled Hosseini : langage offensant, inadapté pour la tranche d’âge ciblée, violence.

The Perks of Being a Wallflower de Stephen Chbosky : présence de drogue, alcool, tabac, homosexualité. Langage offensant, sexuellement explicite, inadapté pour la tranche d’âge ciblée. Viol et masturbation.

A Stolen Life de Jaycee Dugard : présence de drogues alcool et tabac. Langage offensant, sexuellement explicite et inadapté pour la tranche d’âge ciblée.

Drama de Raina Telgemeier : sexuellement explicite.
6 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 16 avril 2015 02 h 23

    La censure aux USA

    Monsieur Deglise merci pour votre texte, vous m'en apprenez tout une aujourd'hui, jamais je n'aurais imaginer que les americains pratiquaient systematiquement une censure, ca me donne le gout d'acheter tout ce qu'ils censurent, n'est il pas normal qu'un grand pays ait sa mécanique de controles, mais ca, on n'en parle pas souvent, c'est quand meme fascinant pour un pays avec leur reputation.

  • Robert Aird - Abonné 16 avril 2015 08 h 12

    Puritanisme

    Tout de même assez fascinant cette persistance de l’esprit puritain dans la tête de l’Oncle Sam.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 avril 2015 09 h 15

      D'accord avec vous. Je suis restée bouche bée à la lecture de cette nouvelle. Non seulement j'ai lu le livre que je trouve franc et sans détour, d'un humanisme désarmant, mais je vis parmi la communauté iranienne depuis plus de 30 ans, étant mariée avec l'un de leurs ressortissants depuis aussi longtemps, et je puis témoignée du réalisme du témoignage de Marjane Satrapi.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 avril 2015 09 h 42

    Cela a tout à voir avec la politique, et non le puritanisme

    À bien y penser, il doit y avoir eu pression pour censurer ce livre qui noircit beaucoup le société iranienne sous le régime islamique qui est directement blâmé, à juste titre, pour avoir détruit beaucoup de familles en les forçant à s'exiler. Je suis même surprise que Jamais sans ma fille avait été permis de publication, et que même un film avait été réalisé et permis dans les théâtres. La société iranienne déteste que l'on montre ce côté sombre de leur pays. Et pourtant, seule la vérité pourrait les affranchir...

    • Olivier Courtois - Abonné 16 avril 2015 11 h 59

      Bonjour Mme Lapierre

      Qu'est-ce que les États-Unis gagneraient à ne pas publier un livre qui noircit le régime islamique iranien? Ne sont-ils pas contre ce régime depuis son institution? Je crois plutôt que cette censure vient de l'intérieur, puritanisme et conservatisme oblige.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 16 avril 2015 15 h 33

      N'oubliez, monsieur Courtois, que les États-Unis viennent de conclure une entente avec l'Iran. C'est un non-sens que de croire que c'est au nom d'un puritanisme que ce livre est banni. Hollywood en est l'évidence la plus criante. Lisez le livre, et vous constaterez par vous-même que vous avez lu des livres dont la vente est autorisée aux États-Unis et qui sont de loin plus décadents que l'autobiographie de Marjane Satrapi.