L'emblème de la gauche latino-américaine est mort

N’ayant jamais perdu la flamme, Galeano croyait au pouvoir des mots.
Photo: Marianne Giguère N’ayant jamais perdu la flamme, Galeano croyait au pouvoir des mots.

Le journaliste et écrivain uruguayen Eduardo Galeano est mort lundi 13 avril, à l’âge de 74 ans, dans sa ville natale, Montevideo, après avoir connu l’exil pendant plus de douze ans. Cet auteur prolixe, salué par la critique pour sa prose brûlante, toujours à fleur d’indignation, fut acteur et chroniqueur des luttes d’émancipation qui se sont déroulées sur le continent sud-américain dans le dernier quart du XXe siècle.

Son nom restera associé au livre devenu un classique de la gauche latino-américaine, écrit en 1971 : Les veines ouvertes de l’Amérique latine (traduit en français en 1981), une dénonciation cinglante du pillage des nations d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud par les puissances européennes et nord-américaine, traduite dans une vingtaine de langues. En 2010, le prestigieux prix littéraire Stig-Dagerman distinguait l’écrivain pour « avoir toujours été du côté des damnés de la terre, sans avoir cherché à être leur porte-parole ».

Son parcours, intensément politique, est le reflet d’une époque mouvementée où l’engagement se faisait autant par la plume que par les armes. Né le 3 septembre 1940, il débute très jeune dans la presse, comme journaliste et caricaturiste. À l’âge de 21 ans, il dirige Marcha, l’hebdomadaire phare des intellectuels latino-américains de gauche, puis le quotidien Epoca. Chassé d’Uruguay par le coup d’État de 1973, Eduardo Galeano est également contraint de quitter l’Argentine, pays où il a trouvé refuge et fondé une autre revue, Crisis. Il choisit l’exil en Espagne, à Barcelone, en 1976, et ne revient dans son pays que dix ans plus tard, alors qu’y débute la transition démocratique.

Son oeuvre engagée témoigne de son attachement indéfectible à la lutte contre l’oppression. Sa trilogie Mémoire du feu (Les naissances, 1982 ; Les visages et les masques, 1984 et Le siècle du vent, 1986), reprise chez Lux en 2013, est une immense fresque inspirée par l’histoire de l’Amérique latine, des peuples précolombiens au XXe siècle : l’écrivain y donne à voir et à sentir, dans un puzzle de faits divers, de témoignages, d’extraits de discours, l’histoire d’un continent qui ploie sous la misère — des pages de prose « violentes, émouvantes, hurlantes de colère », critiquait alors Le Monde. Seul l’oubli tue véritablement, pensait Galeano, infatigable chroniqueur.

Langues entendues

L’une des dernières personnes à avoir rendu visite chez lui à cette grande figure de la gauche latino-américaine est le président bolivien Evo Morales, nouvelle preuve que l’homme fut une figure importante et son oeuvre un marqueur. Une anecdote autour de son essai Les veines ouvertes de l’Amérique latine en témoigne : en marge du sommet des Amériques, en 2009, Hugo Chávez, le président vénézuélien, en avait offert et dédicacé un exemplaire à son homologue américain, Barack Obama : « Pour Obama, affectueusement ».

Aussitôt questionné sur ce geste, Galeano avait répondu que selon lui, ni l’un ni l’autre ne pouvaient comprendre ce texte, ajoutant : « C’est écrit dans une langue qu’Obama n’entend pas. C’est un geste généreux mais un peu cruel. »

Une partie de son oeuvre est aujourd’hui disponible en français grâce à la maison d’édition québécoise Lux, traduite par Alexandre Sanchez. Cette dernière l’a rencontré en 1992. « Je me sens bien seule, car il me reste encore de ses livres à traduire — il lisait le français parfaitement, très généreux dans ses commentaires », s’est-elle remémorée, en entrevue téléphonique avec Le Devoir. Déjà fan, comme traductrice, elle a pu plonger dans son style : « Il joue sur les néologismes, les oxymores, les antonymes ; il joue avec les figures de style classique, mais il y a une espèce de jouissance dans sa façon de les utiliser. Il aime façonner les mots, un peu comme il le fait avec l’histoire : en tordant un petit peu, en l’abordant d’un autre angle, le résultat est tout autre. » Pour elle, Mémoire du feu est le livre marquant. « Tout le monde parle des Veines ouvertes, mais ce livre porte deux gros inconvénients : il a été publié en 1971, avant le coup d’État au Chili ; un livre sur le pillage de l’Amérique latine par l’Occident qui s’arrête avant ça, c’est problématique… et le style est tellement journalistique, le ton factuel et neutre, alors que Galeano, là où il a le plus de puissance, c’est quand il écrit de manière poétique. »

Quelle résonance son oeuvre peut-elle trouver au Québec ? « À travers cette façon de lire l’histoire cachée, poursuit Alexandre Sanchez, celle qui ne nous est pas révélée parce que c’est une histoire dangereuse, subversive, cette histoire de gens qui ne se sont pas laissé faire, qui n’ont peut-être pas gagné la guerre mais qui ont gagné certainement des batailles.Ces gens-là, l’histoire officielle les cache, pour protéger l’ordre des choses. Galeano nous les raconte, nous montre comment les choses ont changé et comment elles peuvent changer — en disant aussi les défaites. »


Le football, opium idéal

Comme tous ses compatriotes, selon lui, il avait voulu être footballeur et avait consacré un très beau livre d’hommage à ce sport, en 1995 : Le Football, ombre et lumière(Lux, 2014). La parution d’un nouveau livre d’Eduardo Galeano, Mujeres (Femmes), est prévue jeudi en Espagne.

Eduardo Galeano n’avait jamais perdu la flamme, s’enthousiasmant en 2011 pour le mouvement des Indignés, en Espagne, rassemblé à la Puerta des Sol, à Madrid, qui était pour lui, disait-il, une « injection de vitamine E, pour « Espérance »». Du reste, dans un entretien à un journaliste espagnol en 2012, il assurait : « Je crois que les mots ont un pouvoir, comme Serenus Sammonicus, qui, en 208, pour éviter la fièvre tierce, conseillait de se mettre sur la poitrine un mot et de se protéger grâce à lui nuit et jour : c’était “abracadabra”, qui signifie en hébreu ancien ”envoie ton feu jusqu’à la fin”… Je choisirais également cette phrase. » Jusqu’à la mort.