Günter Grass, une oeuvre immense et luxuriante

Günter Grass photographié dans sa maison de Behlendorf, une ville du nord de l'Allemagne, lors d'un entretien en avril 2012.
Photo: Marcus Brandt Archives Agence France-Presse Günter Grass photographié dans sa maison de Behlendorf, une ville du nord de l'Allemagne, lors d'un entretien en avril 2012.

C’était un écrivain de coeur et de gueule, sans conteste le plus célèbre des auteurs allemands de l’après-guerre. Günter Grass est mort lundi 13 avril, dans une clinique de Lübeck, a annoncé la maison d’édition Steidl. Il avait 87 ans. Prix Nobel de littérature en 1999, il était aussi un homme politiquement engagé à gauche, qui avait activement soutenu le chancelier Willy Brandt dans les années 1970 et farouchement critiqué la réunification dans les années 1990, sans compter ses multiples prises de position pour les opprimés de tous les pays.

C’est en 1959 que Günter Grass fait son entrée en littérature. Une entrée fracassante sur la scène internationale avec son premier roman, Le tambour (Die Blechtrommel), imposant par son volume, dérangeant par son propos, stupéfiant par son style. Dans ce roman de plus de six cents pages, Oskar Matzerath a trois ans lorsqu’il décide de ne plus grandir. Il se jette dans les escaliers d’une cave pour se briser les vertèbres et ne jamais ressembler aux adultes. Enfermé dans un asile, et à l’aide de son tambour en fer blanc qui l’accompagne partout, il rameute les souvenirs, depuis la conception de sa propre mère en 1899 jusqu’aux débuts de la République fédérale d’Allemagne (RFA), en passant par le nazisme. Il exprime, dans une parodie pathétique, sa solitude et son désir d’exister.

Le « fascisme ordinaire »

Cette oeuvre centrale, qui tient à la fois du roman picaresque et du roman de formation, est le premier roman allemand d’envergure à s’attaquer au «fascisme ordinaire» tel que l’avait vécu l’homme de la rue, victime et coupable à la fois. Le tambour, qui a été porté à l’écran vingt ans plus tard, est le premier volet de ce que l’on appelle la «trilogie de Dantzig», complétée en 1961 par Le chat et la souris (Katz und Maus) et en 1963 par Les années de chien (Hundejahre).

C’est en effet à Dantzig, «ville libre» de Prusse orientale (aujourd’hui Gdansk en Pologne), que Günter Grass est né, le 16 octobre 1927. Après un passage, en 1937, dans la Jungvolk, subdivision de la Jeunesse hitlérienne, il s’engage dans le service armé et est affecté à une batterie anti-aérienne comme auxiliaire de la Luftwaffe. À la fin de la guerre, il est fait prisonnier par les Américains et libéré en 1946.

Grass mène alors une vie de bohème. Après avoir travaillé dans une mine près de Hanovre, il fait des études d’arts plastiques à Düsseldorf et à Berlin-Ouest. En 1955, il se rapproche du Groupe 47 (réuni pour la première fois à Munich en 1947), mouvement de réflexion littéraire rassemblé autour de l’écrivain Hans Werner Richter qui appelle à «des moyens de mise en forme nouveaux, un style nouveau, une littérature nouvelle ».

C’est parce qu’il a obtenu le Prix du Groupe 47 que Grass peut, avec l’argent de la bourse, partir à Paris où, entre 1956 et 1959, il va justement écrire Le tambour, dans un minuscule appartement de la place d’Italie. De retour en Allemagne dans les années 1960, Günter Grass s’engage politiquement à gauche en faveur de Willy Brandt qui est élu chancelier en 1969.

«Grass n’aime pas son pays »

Après avoir pris ses distances avec l’engagement politique, il revient à la fresque épique et truculente avec Le turbot (Der Butt, 1977). Faisant du langage le maître des choses, il retrace l’histoire de la nourriture en parallèle avec l’évolution millénaire des relations entre l’homme et la femme, et annonce la fin du règne masculin qui a conduit à la catastrophe.

En 1986, il propose une oeuvre apocalyptique : La rate (Die Rättin) qui marque le retour d’Oskar, héros du Tambour, devenu quinquagénaire. Une actualité catastrophique (désastre nucléaire, manipulations génétiques) coïncide avec une vision de fin du monde. À l’époque post-humaine, le rat ou plutôt la femelle — la rate — s’affirme comme la seule espèce viable. De plus en plus enclin au pessimisme, Grass en appelle cependant toujours à la raison : «Si nous abandonnions, si nous laissions la pierre au pied de la montagne en refusant de continuer à être Sisyphe, alors nous serions perdus.»

En 1995, la publication du roman au titre programmatique : Toute une histoire (Ein weites Feld) remet brutalement la littérature en contact avec la politique et provoque un tollé. Günter Grass affirme que l’Allemagne de l’Ouest, avec la réunification, a purement et simplement annexé l’Allemagne de l’Est. Une grande partie de la presse populaire s’insurge contre le romancier et le journal à scandale, Bild Zeitung, titre : «Grass n’aime pas son pays».

«La honte revenait sans cesse »

Grass a inlassablement soutenu la cause des opprimés : il a défendu Salman Rushdie, victime d’une fatwa en 1989, les écrivains arabophones contestataires et expatriés, le peuple palestinien. Il a souvent dénoncé la politique du gouvernement israélien qu’il jugeait « agressive » et « belliqueuse ». Grass est « l’écrivain des victimes et des perdants » déclare l’Académie suédoise du prix Nobel, qui l’honore en 1999. À l’âge de 72 ans, Günter Grass reçoit en effet le dernier prix Nobel de littérature du XXe siècle, « pour avoir dépeint le visage oublié de l’histoire dans des fables d’une gaieté noire ». Il est célébré comme « un puits d’énergie et un roc d’indignation ».

Cette récompense consacre l’écho d’une oeuvre immense et luxuriante. Tous les livres de Grass sont traduits dans une vingtaine de langues. En Allemagne en revanche, peu de jeunes auteurs se réclament de Günter Grass, préférant de loin la littérature étrangère, notamment américaine.

En août 2006, Grass fait l’objet d’attaques plus violentes encore que les précédentes. À la veille de la sortie de son livre autobiographique, Pelures d’oignons (Beim Häuten der Zwiebel), il révèle dans une interview son enrôlement en 1944 dans la Waffen-SS. Il avait 17 ans. Il avait prétendu jusque-là n’avoir servi que dans un service auxiliaire de la Luftwaffe. «Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux, car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté et personne n’a pu l’alléger.»

Cette révélation suscite malaise et incompréhension. La querelle qui s’ensuit dépasse les frontières allemandes et est à l’origine d’une controverse entre intellectuels européens, certains d’entre eux considérant que cet aveu lui ôte son statut de caution morale, d’autres au contraire, pensant que cette sincérité, même tardive, ne fait que renforcer sa légitimité. La droite allemande dénonce son hypocrisie et ses sermons galvaudés sur le passé nazi de la nation et le presse même de rendre son prix Nobel.

Depuis quelques années, Günter Grass s’était mis en retrait du monde. Il publiait peu (son dernier roman, Les mots de Grimm. Une déclaration d’amour, sorti en 2010, n’est pas encore traduit), il parlait peu, mais sa présence silencieuse veillait. Avec lui s’éteint un phare de la littérature mondiale, qui ne renvoyait pas seulement les éclats d’une mer mouvante, mais sondait aussi les profondeurs et les épaves d’un monde trouble, contradictoire, magique et parfois monstrueux. Grass aura ravivé le chaos d’une littérature fantasque et grotesque, irriguée par les exigences courageuses de l’humanisme.

Ce que j’avais accepté avec la stupide fierté de ma jeunesse, je voulais, après la guerre, le cacher à mes propres yeux, car la honte revenait sans cesse. Mais le fardeau est resté et personne n’a pu l’alléger.

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