François Maspero: une édition de combat

François Maspero l'éditeur était un passionné de Gaston Miron (sur la photo), qu'il a d'ailleurs publié en 1981.
Photo: La Presse canadienne François Maspero l'éditeur était un passionné de Gaston Miron (sur la photo), qu'il a d'ailleurs publié en 1981.

François Maspero n’est pas un éditeur comme les autres. Ce n’est pas le commerce mais la culture qui l’intéresse. Depuis vingt ans, à partir de la France, il diffuse une littérature d’information et de combat. Il édite des livres qui veulent répondre aux problèmes politiques, économiques, socioculturels des hommes de ce temps. Il s’intéresse aux pays de l’Est et publie la revue Alternative bien avant que la Pologne fasse les manchettes. Il s’intéresse à l’Amérique latine et crée la revue Tricontinental. Il s’intéresse au tiers-monde et publie des livres sur Mobutu et certains pays africains : la France de Giscard ne lui pardonne pas de révéler le fond de l’histoire. C’est alors pour Maspero la censure, les interdictions, les amendes, les saisies, les procès, la condamnation à la prison. Mais Maspero ne joue pas au martyr. Il continue d’éditer. C’est la libération des peuples qui l’intéresse. C’est la liberté d’expression. Il n’oublie pas alors les poètes : sa collection « Voix est une des plus importantes au monde. Elle réunit des poètes de toutes littératures et de partout. Ritsos, Espriu, Ben Jelloun et, depuis peu, Gaston Miron.

Car Maspero est un passionné de Gaston Miron. En 1981, il publie en France L’Homme rapaillé. Résultat : Miron gagne le prix Guillaume-Appolinaire (le « Goncourt » de la poésie en France ») et pour Maspero c’est une réussite commerciale : on en est au septième mille, ce qui est rare pour la poésie en France. « J’ai publié Miron par passion personnelle pour sa poésie, pour ce qu’il écrit et pour ce qu’il représente », me dit Maspero.

D’ailleurs, l’éditeur français connaît le Québec depuis longtemps. Il y vient souvent. Ses livres ont trouvé ici des lecteurs nombreux. « J’avais la chance d’avoir au Québec quelqu’un d’extrêmement convaincu parce que représente le fond Maspero et qui est Claudette Bertrand. » Aujourd’hui, l’éditeur français est de retour au Québec après un certain silence. En 1980, Maspero a failli disparaître dans la crise politique et économique de la France et de son édition. L’éditeur allait déposer son bilan quand ses lecteurs et ses auteurs ont comblé le déficit d’un million de francs. Les auteurs ont abandonné leurs droits, les lecteurs ont participé à la maison par souscription. Maspero a pu continuer d’éditer. À partir de là, il a restructuré sa maison autour d’une équipe où se retrouve Françoise Gesse et d’autres.

Aujourd’hui, Maspero revient au Québec pour fêter une nouvelle initiative : la coédition de certains titres avec le Boréal-Express, l’éditeur québécois bien connu dont s’occupe le plus activement Antoine del Busso. Voici donc Kamouraska, de mémoire un livre de Fernand Archambault à l’écoute de son grand-père. Voici encore, dans quelques mois, une étude de Denis Delâge sur les Amérindiens de la première moitié du XVIIIe siècle. Deux livres que Maspero voulait absolument publier. « C’est important, dit-il, d’apporter en France un livre qui ne soit pas du Antonine Maillet mais qui donne une vision de la vie de la société québécoise. »


Politiques, subventions

La politique éditoriale de la maison Maspero ? « Elle a toujours été de privilégier les textes de première main — la recherche, le document — par rapport à la synthèse, plus commerciale. » La maison a donc évolué avec la situation politique, à travers les diverses définitions du socialisme. Mais au bout de vingt ans, on se retrouve devant les mêmes problèmes et c’est de plus en plus compliqué, dira Maspero. Il faut alors rendre compte de plus en plus des expériences concrètes.

Le problème d’une petite maison d’édition comme Maspero est évidemment aussi commercial. Dans quelle mesure peut-on arriver à toujours privilégier la recherche originale sans être soutenu par un succès commercial ? Publier à 1500 exemplaires, cela n’a aucune mesure avec le livre qui ne fera que répéter à 30 000 exemplaires quelques idées déjà reçues. Comment peut-on arriver à faire de l’édition artisanale éternellement, tout seul ? On se heurte alors à des crises périodiques de Maspero et d’autres petits éditeurs.

Une des solutions auxquelles tient François Maspero est l’achat d’une partie du tirage des petits éditeurs par les bibliothèques publiques. « C’est là, me dit l’éditeur français, la forme de subvention indirecte qui est la plus importante. C’est également fondamental pour le contenu de l’édition. »

François Maspero a beaucoup réfléchi aux problèmes de l’édition en France, pour survivre. Il nous ferait, au Québec, un bon conseiller à partir de son expérience. Car à l’écouter, on se demande si le monde du livre au Québec ne tombe pas dans les pièges connus. Je pense, par exemple, à un mode de subvention fondé sur la quantité plutôt que sur la qualité du contenu. Mais écoutons Maspero.

« En France, dans les années 70, on a restructuré le secteur de l’édition sur le modèle économique général et essentiellement commercial de la compétition. Mais le livre le plus compétitif n’est pas forcément le plus intéressant à long terme. On encourage de cette façon la production d’un livre consommable très rapidement mais pas celle d’une livre qui apporte à la vie culturelle ou à la recherche. Il y a eu une stérilisation terrible de la production littéraire en France. »

Bien sûr, la concurrence impose des servitudes de plus en plus dures à l’édition littéraire, dont la qualité n’a rien à voir avec la publicité et le marketing.

« L’orientation culturelle de la France giscardienne, précise François Maspero, c’était l’orientation vers la concurrence. Le contenu n’avait plus d’importance. Alors, ce que l’on peut espérer d’un gouvernement socialiste, c’est une réorientation vers l’édition considérée comme instrument de culture et non seulement produit commercial. »

Dans ces conditions, François Maspero retrouve sa volonté de faire durer sa maison d’édition. Il n’est plus seul. Des auteurs ont le goût de publier chez lui. Sa nouvelle équipe lui donne le goût de continuer à se battre. Il oublie tous ces jeunes de mai 68 qui se sont intégrés au système aujourd’hui. Mais il a plus confiance qu’en 1980 au climat politique. D’ailleurs, le climat culturel est déjà différent, pour François Maspero.

« On sent qu’il y a un relais possible, que les Maisons de la culture vont peut-être revivre, par exemple. Il y a quelque chose qui se passe en France et qui nous donne envie de continuer. Tant qu’il y aura des luttes en France, il y aura des problèmes à traiter, de façon non dogmatique. C’est toujours intéressant d’essayer d’approfondir les questions même si elles semblent de plus en plus sans réponse. La réponse recule toujours. » Voilà pourquoi le fond Maspero, qui est maintenant distribué au Québec par Dimedia, s’enrichira avant le printemps d’une quarantaine de nouveautés et d’autant de rééditions.

Non, décidément, Maspero n’est pas un éditeur comme les autres.