Günter Grass, trublion de la littérature allemande, est décédé

Berlin — Günter Grass, Prix Nobel de littérature 1999, décédé lundi à 87 ans, a été la conscience morale de gauche de l’Allemagne d’après-guerre, pourfendant les omissions de sa classe dirigeante sur le nazisme dont il a tardivement reconnu avoir été un jeune soldat.

«Le prix Nobel de littérature Günter Grass est mort ce matin à l’âge de 87 ans dans une clinique de Lübeck» (nord), a annoncé la maison d’édition Steidl.

Sur sa page Internet, l’éditeur a publié plusieurs photos noir et blanc de l’écrivain: épaisse moustache, pipe toujours allumée et lunettes baissées sur le nez.

Lors d’une conférence de presse régulière, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a indiqué que les autorités allemandes étaient «profondément bouleversées» par l’annonce de cette nouvelle «tragique».

Sur son compte twitter, l’écrivain britannique Salman Rushdie, s’est lui-aussi exprimé: «C’est très triste. Un vrai géant, un inspirateur et un ami. Joue du tambour pour lui, petit Oskar», a-t-il écrit, en référence au héros du chef-d’oeuvre de Grass, Le Tambour, succès planétaire adapté au cinéma par Volker Schloendorff, qui reçut la Palme d’Or à Cannes et l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Trublion

 

Le visage bien caractéristique de ce trublion — fumeur de pipe à l’épaisse moustache et aux larges lunettes baissées sur le nez —, longtemps compagnon de route du Parti social-démocrate (SPD), a marqué la scène littéraire et intellectuelle de l’Allemagne de l’Ouest.

En 2000, son biographe français Olivier Mannoni le dépeignait en «Rabelais de la Baltique», «Gargantua de la politique» et «représentant multicarte de la vie intellectuelle», soulignant sa place au confluent de la littérature et du débat public allemand.

L’auteur du Tambour (1959), s’exprimant dans une langue tour à tour savoureuse et grossière, laisse dans des fables d’une «gaieté noire», selon l’Académie suédoise, une oeuvre humaniste, critique envers les idéologies, soucieuse de la conscience du simple citoyen.

Après la guerre, «mon naturel enjoué s’est doublé d’un scepticisme insurmontable. Il en est résulté une résistance, souvent même un goût pour l’attaque, envers toute idéologie qui prétend fixer des mesures absolues», a expliqué celui qui fut aussi poète, dramaturge et dessinateur.

L’anticommunisme le mène chez les SS

Sa réputation a été entachée en 2006 par les aveux tardifs, dans son autobiographie En épluchant les oignons, de son enrôlement en 1944 dans les Waffen-SS. Pourquoi, a-t-on objecté, ce long silence d’un Allemand éclairé et repentant qui a dénoncé durement les compromissions de sa génération, s’attirant de solides haines?

Son enrôlement à 17 ans, relate-t-il, est celui d’un jeune d’un milieu modeste passé par les Jeunesses hitlériennes, qui voulait lutter contre le communisme. Il désirait rejoindre les sous-marins, et, faute de recrutement, se retrouvera brièvement dans une unité SS dont il vivra la débandade. Il apprendra l’Holocauste en captivité.

Né en 1927 à Dantzig, devenue Gdansk dans l’actuelle Pologne, ville du fameux «corridor» à l’origine de l’invasion de ce pays en 1939, Grass est le fils d’une mère d’origine cachoube (minorité slave de Prusse) et d’un modeste commerçant allemand.

Après la chute du régime hitlérien, il connaît l’errance dans l’Allemagne de l’année zéro, puis le miracle de la reconstruction dans une République fédérale anti-communiste et matérialiste.

Après un apprentissage de sculpteur, il séjourne à Paris dans les années cinquante et se décide pour une carrière d’écrivain. Il s’engage aux côtés des écrivains antifascistes du «Groupe 47» et du social-démocrate Willy Brandt.

Victimes, perdants et mensonges

 

Dans l’Allemagne prospère des années 60, traversée par la contestation étudiante puis le terrorisme rouge, Günter Grass se veut contestataire, mais dans un sens réformiste.

Il prônera l’objection de conscience contre les euromissiles en Allemagne. En janvier 1993, il quittera bruyamment le SPD qu’il avait rallié en 1982 et dont il récuse des positions à ses yeux trop conservatrice. Cela ne l’empêchera pas de s’engager en 1998 en faveur du chancelier SPD Gerhard Schröder.

Quand il publie en 1995 Toute une histoire, critique de la Réunification allemande, le quotidien populaire Bild accusera: Grass n’aime pas son pays.

Sans les interventions dérangeantes de Grass, l’Allemagne serait différente, même s’il finit «parfois par nous taper sur les nerfs», a commenté une fois un célèbre critique allemand.

«Je viens du pays où on a brûlé les livres», s’est justifié Grass.

Dans son abondante oeuvre romanesque, avait estimé l’Académie de Stockholm lors de la remise du Nobel, Grass entreprend «une vaste révision de l’Histoire en rappelant ce qui avait été nié et oublié: les victimes, les perdants et les mensonges que les gens veulent oublier parce qu’ils y ont cru un jour». Y compris quand il s’agira, pour cet iconoclaste, de s’attaquer dans En crabe (2002) au sujet tabou des souffrances des réfugiés allemands chassés des territoires de l’Est par l’Armée rouge.

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