Libre et engagé

La couverture de l'ouvrage «Québec-Presse, un journal libre et engagé», de Jacques Keable
Photo: Éditions Écosociété La couverture de l'ouvrage «Québec-Presse, un journal libre et engagé», de Jacques Keable

En ce temps-là, nationalisme oblige, Québec et ses dérivés en K généraient les appellations incontrôlées partout, dans tous les domaines, des autobus La Québécoise, au centre hi-fi Kebecson. Quand des nationalistes de gauche ont lancé un nouveau journal en 1969, un an après la fondation du Parti québécois, ils l’ont donc naturellement appelé Québec-Presse.

Le premier numéro de l’hebdomadaire paraît le 19 octobre 1969. Il est « pauvre comme Job, cassé comme un clou, mais un peu baveux », selon le résumé de Jacques Keable, dans sa « biographie » qui vient de paraître chez Écosociété. Le sous-titre annonce « un journal libre et engagé ».

Sa nature profonde se concentre dans une déclaration de principes en dix points. Le premier annonce que Québec-Presse « est la réponse populaire à la domination de la presse soit par la dictature économique, politique, culturelle, soit par les intérêts particuliers qui soutiennent cette dictature ».

Le journal se présente ensuite comme un organe « d’information et de combat », « libre et engagé », qui « soutient les syndicats ». Il annonce qu’il veut « stimuler la pensée et l’action politique » tout en reconnaissant « le droit du Québec à l’autodétermination ».

Bref, Québec-Presse c’est un peu le journal que pourraient lancer aujourd’hui Françoise David et Amir Khadir de Québec solidaire, mettons, pour faire court. L’hebdomadaire a vécu cinq ans. Il est mort pour ne pas avoir assez accumulé du capital qu’il dénonçait souvent dans ses pages.

 

Chasse et pêche

Ce qui donne quoi alors concrètement, à l’époque ? Ce qui donne par exemple ce dossier publié à l’été 1970 par Henri Poupart sur les clubs privés de chasse et pêche au Québec. Les meilleurs territoires sont réservés à des membres, parfois étrangers, qui emploient les résidants locaux comme guides ou cuisinières, dans un bel esprit néocolonial.

« Québec-Presse ouvrira la boîte de Pandore contenant les noms particulièrement évocateurs de certains de ces pêcheurs et chasseurs de luxe : ancien président des États-Unis, vedettes d’Hollywood ou du showbiz, présidents de multinationales, banquiers, ministres et ex-ministres, juges, avocats et notoires patroneux locaux rouges ou bleus, écrit M. Keable. Un jour, scandale : le nom de l’époux même de la ministre de la Chasse et de la Pêche s’ajoutera à cette liste ! »

En plus, dans cette enquête, l’hebdomadaire comme son reporter restent fidèles aux principes fondateurs en étant à la fois témoins et acteurs des événements. « Le journal ne dissimula à aucun moment ses objectifs et ses convictions », résume cette fois Jacques Keable, qui pratique ici l’égo-histoire puisqu’il a lui-même été de toute l’aventure de Québec-Presse avant de poursuivre sa carrière à Radio-Canada.

Son livre veut surtout offrir l’exemple d’une manière de pratiquer le métier autrement, alors que les médias traditionnels d’information vacillent et perdent pied sous les coups répétés des nouvelles technologies, du commentaire ad nauseam ou du manque de ressources. En introduction, il parle d’un « antidote à la froide désespérance qui frappe de plus en plus douloureusement les journalistes ». Il ajoute qu’il ne propose ni une célébration du « bon vieux temps » ni un appel à la « résurrection d’un fantôme », mais plutôt « une source d’inspiration pour la création d’un nouveau média progressiste ».

Dans le rouge

Cet exemple historique, daté, est présenté sans complaisance, avec ses erreurs, ses dérives et ses défauts. Il est honnêtement question de la grossière manchette du 18 octobre 1970, quand Québec-Presse titre en une : « Laporte et Cross sont morts ».

La salle de rédaction se fie à la rumeur radiophonique pour annoncer l’assassinat du diplomate kidnappé en même temps que le meurtre du ministre Laporte. James Cross est toujours vivant, 45 ans après la Crise d’octobre.

Les bons et les très bons coups ne manquent pas pour compenser. L’ouvrage les décortique en thèmes (le féminisme, les Premières Nations, la langue, la corruption municipale, les syndicats, etc.). L’examen revient sur l’atmosphère de travail du média autogéré. Il fournit un florilège des meilleures pages et la liste de ses dizaines de collaborateurs de Jacques Parizeau à Gérald Godin, de Micheline Lachance à Robert Lévesque et Bernard Descôteaux. On apprend aussi que Réjean Ducharme y est un « très discret correcteur ».

Québec-Presse disparaît en 1974 par surplus de rouge et manque de bleu, pourrait-on dire. Le déficit se creuse et le Parti québécois lance Le Jour pour le concurrencer directement avec ce média à sa solde idéologique. Dans Le Devoir, l’éditorialiste Claude Ryan, futur chef du Parti libéral, parle d’un « culte pratiquement illimité de la liberté [qui] ne s’accompagnait pas toujours d’un sens aussi prononcé de la responsabilité ».

La dernière partie relance l’attaque contre la presse hyperconcentrée du Québec pour souhaiter une renaissance de Québec-Presse sous une nouvelle forme. « Gesca/Power et Québecor sont peut-être de féroces concurrents sur le plan commercial, mais ils sont des voisins, pour ne pas dire des jumeaux, sur le plan idéologique : néolibéralisme économique, démocratie libérale, mondialisation, statu quo social…, écrit Jacques Keable. Bref, pour l’essentiel, ils pensent la même chose et véhiculent les mêmes idées ! »

«Québec-Presse, un journal libre et engagé»

Jacques Keable, Écosociété, Montréal, 2015, 170 pages