La mer n’aura pas le dernier mot

Florence Arthaud, celle qu’on a surnommée « la fiancée de l’Atlantique », nous a quittés le 9 mars 2015, victime d’un accident d’hélicoptère survenu pendant le tournage d’une téléréalité dans le nord de l’Argentine. La mer avait déjà failli l’engloutir plusieurs fois, mais elle l’aura épargnée jusqu’à la fin. Jusque-là, « ses étoiles », comme elle le disait, puisqu’une seule n’aurait pas suffi, l’avaient protégée, et le diable n’avait pas voulu d’elle.

Cette nuit, la mer est noire, c’est le récit de la nuit d’enfer qu’elle a vécue le 29 octobre 2011, après être tombée de son bateau sans gilet de sauvetage en Méditerranée.

On vit là son calvaire avec elle. Le suspense est intense, presque insoutenable. À moins d’avoir suivi les événements à l’époque et d’en connaître le dénouement, le lecteur ne voit vraiment pas comment elle pourra s’en sortir. Comment, en effet ? Elle songe d’abord à nager jusqu’aux côtes corses, qu’elle aperçoit au loin, à quinze milles de distance. Au bout d’un long moment, elle se souvient qu’elle a mis son téléphone portable, objet prosaïque mais salutaire, dans sa poche, contrairement à son habitude. Appels à sa mère, à son frère, à une amie, qui alertent les secouristes. Ces derniers finiront par la retrouver grâce à sa lampe frontale. Effronterie du destin, c’est en hélicoptère qu’on vient la repêcher.

Mais entre-temps… « Malgré le halo de peur qui m’entoure, je n’en reviens toujours pas. Ma terreur a beau s’amplifier, je ne parviens pas à croire à ce qui m’arrive. Je résiste, je tente de survivre, je ne peux pas me rendre à l’évidence et me résoudre à la mort. Ce n’est pas possible ! Je vis ce que les autres marins disparus ont vécu avant moi. » Elle en a connu plusieurs, dont le légendaire Éric Tabarly.

« Seule et impuissante » face à son destin, elle s’enfonce dans le silence « comme dans un puits » lorsqu’elle ne trouve aucune possibilité de salut qui soit à sa portée. « Au silence du grand large, au silence de la nuit vient se joindre effrayant, insupportable, cauchemardesque, ce silence de l’effroi, il se dresse devant moi tel une muraille infranchissable, un mur glacé qui signifie que je vais mourir », écrit-elle.

Chacun des courts chapitres relatant les péripéties du 29 octobre 2011 alterne avec un autre consacré à des événements passés et des souvenirs, dont on devine qu’elle les a ressassés en se battant pour survivre.

Si j’étais un homme, je serais…

Initiée à la voile dès l’enfance par son père et son frère, c’est dans les années 1970 qu’elle décide d’y consacrer sa vie. En 1976, elle veut participer à une course autour du monde, mais beaucoup de marins pensaient « qu’une femme dans l’équipage perturbe nécessairement les hommes qui ne sont pas de marbre… »

« J’opposai à ce jugement une réaction qui engagea toute ma vie. “Allez vous faire foutre”, me suis-je dit. Puisque c’est ainsi, j’irai naviguer toute seule », a-t-elle décidé. Elle participera à la Route du rhum en 1978, terminant 11e. Elle remportera cette célèbre épreuve en 1990.

Ayant fait sauter le « verrou » des conventions bourgeoises posé sur sa jeunesse, elle est devenue « une sauvage qu’aucun homme ni aucune loi ne pourraient plus jamais réprimer ».

L’écriture, belle et limpide, pas trop technique, exprime à chaque phrase la passion de vivre et l’amour de la mer. De la liberté aussi. Comme elle le dit, elle est passée « d’aventure en aventure », dans tous les sens du mot. « Je n’avais pas envie d’une vie rangée. Mais lorsqu’on fait l’éloge de mon courage, je réponds souvent que les filles qui acceptent d’aller toute leur vie à l’usine ou même au bureau sont bien plus courageuses que moi. Moi je n’aurais pu me résoudre à une vie pareille. »

Le ton est juste. Florence Arhaud raconte son histoire sans vantardise ni fausse modestie. Pour quelqu’un qui dit détester « le déballage d’intimité et de sentiment », elle en déballe peut-être passablement dans ce récit, mais on lui pardonne volontiers, car il faut bien qu’elle se livre pour définir ce personnage de femme forte et vraiment hors du commun. On a envie de savoir ce qui fait « tiquer » cette navigatrice qui avait déjà chaviré et failli y passer au large de Terre-Neuve en 1992, et qui a éprouvé toutes les difficultés imaginables en s’attaquant à la Route du rhum.

Quelques heures après avoir été secourue en ce 29 octobre 2011, elle prend la route — pas celle du rhum mais bien celle de la Corniche — puis s’embarque sur un bateau pour aller récupérer son voilier devenu fantôme et le chat qui miaule désespérément à bord. Elle reprend la barre et ramène le Largade II à bon port. Elle accoste à Marseille exactement à l’heure prévue, malgré le « détour » qui, lui, ne l’était pas.

Cette nuit, la mer est noire est publié à la maison d’édition que son père avait dirigée dans les années 1970. Le livre est dédié à ce dernier. Cette publication peut paraître hâtive si tôt après le décès de la navigatrice. Mais n’écrit-elle pas, au sujet de sa mésaventure au large de la Corse : « C’est sans doute ce qui m’obligeà témoigner […] Depuis la nuit des temps, des millions de femmes ont rêvé la liberté que j’ai vécue. […] Si par mon exemple elles peuvent se dire “oui, moi aussi, je peux exister”, j’aurai réussi ma vie » ?

Cette nuit, la mer est noire

Florence Arthaud, Arthaud, Paris, 2015, 240 pages, en librairie le 16 avril