Vivre en sursis

Photo: Fred Dufour Agence France-Presse

Abdellah Taïa a habitué son lecteur à fréquenter la misère humaine, une misère souvent peu visible à l’oeil nu, qui se cache sous des dehors trompeurs et provocants. Après Infidèles (Seuil, 2012), itinéraire d’un jeune homme entraîné dans la logique implacable de la violence et du terrorisme, Un pays pour mourir est constitué des monologues entrecroisés de deux Marocains exilés à Paris, Zahira et Aziz, l’une et l’autre pratiquant la prostitution pour (sur)vivre.

Zahira revoit son enfance au Maroc et les derniers moments d’un père qu’une étrange maladie avait isolé de sa famille. C’était un « petit papa doux et furieux » qui « n’a eu le temps pour rien. Ni pour bien vivre. Ni pour bien mourir ». Elle s’en veut de n’avoir pas protesté, d’avoir accepté cette mise à l’écart. Dans le Paris de 2010 qu’elle habite désormais, elle monologue à voix basse : « Je suis libre. À Paris et libre. Personne pour me ramener à mon statut de femme soumise. Je suis loin d’eux. Loin du Maroc. Et je parle seule. Je cherche mon père dans mes souvenirs. » Mais cette liberté n’est pas sans ombre. Et Sahira de rêver d’épouser Igbal, un Sri Lankais riche — il possède cinq blanchisseries et cinq Lavomatic — dont elle est amoureuse. Elle va même jusqu’à consulter des sorciers pour l’aider dans son projet. Elle aimerait qu’il lui arrive la même chose qu’à Naima, une amie sauvée de la prostitution par un beau mariage et un prince charmant.

L’autre moi

Aziz, l’ami de Zahira, reçoit ses clients dans un appartement magnifique, décoré par des habitués reconnaissants. Il reproche à Zahira de se spécialiser dans l’humanitaire, en ne fréquentant que des « immigrés sales et sans le sou ». Mais Aziz cherche à rompre avec son métier lucratif et veut à tout prix devenir une femme. Élevé avec ses soeurs, il s’est toujours considéré comme l’une d’elles et il s’apprête à subir une opération qui le rendra à sa vraie nature. « Le protocole de trois ans est terminé. J’ai suivi toutes les instructions du docteur Johansson […] Demain, je vais couper mon sexe. » Quelques mois plus tard, Aziz devenu Zannouba se retrouve en plein désarroi. « Je suis dans le vide. Je n’arrive pas à le combler », déclare-t-il. Et encore : « Personne ne parle de ce qui m’arrive en ce moment. Personne n’a osé décrire ce territoire où l’on n’est plus du tout défini. Où l’on est en dehors de toutes les catégories, celles d’hier comme celles d’aujourd’hui. » Triste constat accompagné d’un rêve de retrouvailles avec l’ancien moi disparu.

La dernière partie du roman se passe en Indochine en 1954. On y retrouve Zineb, la tante de Zahira, devenue la maîtresse d’un soldat français. Celle-ci rêve d’aller en Inde pour faire une carrière d’actrice au cinéma. Autre façon d’échapper à un destin sans gloire.

De ces histoires désenchantées émergent pourtant quelques moments de grâce et de légèreté. C’est d’abord la complicité fraternelle qui lie Aziz et Zahira, tous deux passionnés de cinéma. Aussi le regard bienveillant d’Antoine, le fils de la concierge, qui s’abstient de juger la courtisane. Mais surtout, la rencontre fortuite de Zahira avec un réfugié d’origine iranienne, Mojtaba, qu’elle héberge un temps et qui lui procure de véritables instants de bonheur : « De ma vie entière je n’ai rien vu de plus beau que cette rencontre avec ce garçon qui venait de très loin et qui s’estévanoui dans mes bras. »

Un pays pour mourir renvoie aux laissés-pour-compte de la société, l’amoureux noir de Zahira au Maroc durant sa jeunesse tout autant que les exilés marocains en France, tragiques survivants d’un monde où seuls les rêves demeurent encore porteurs de liberté.

Un pays pour mourir

Abdellah Taïa, Seuil, Paris, 2015, 164 pages