Albert Brie, les derniers mots du silencieux

Albert Brie est un autodidacte. «Ma culture a été acquise par la lecture», confirme-t-il en entrevue.
Photo: Jean-François Nadeau Le Devoir Albert Brie est un autodidacte. «Ma culture a été acquise par la lecture», confirme-t-il en entrevue.

En page éditoriale à compter de 1971, dans un espace baptisé « Le mot du silencieux », les lecteurs du Devoir peuvent lire les aphorismes d’Albert Brie. Le découvrant, l’essayiste Jean Marcel dira qu’il est « un écrivain prodigieux, à mettre quelque part entre le vieux Montaigne et le jeune La Bruyère ». Un homme à situer en somme dans la tradition des penseurs les plus fins. Disséminée au quotidien sur plusieurs décennies, cette oeuvre risque-t-elle de basculer du côté de l’oubli ?

Il y a un an, lorsque j’ai rencontré Albert Brie chez lui pour préparer un livre numérique que Le Devoir lance ce samedi, il n’était plus à même d’écrire. Son extrême lucidité demeurait toutefois intacte. Il s’étonnait de mon intérêt à son égard. « On ne m’a jamais demandé d’entrevue ! […] Je ne me mettais pas en évidence. »

Ses pensées précises et fines ont éclairé des générations de lecteurs, notamment dans les pages du Devoir. « J’ai toujours eu un culte pour la langue. […] J’ai toujours préféré quelqu’un qui parlait avec aisance, sans affectation. J’aimais la parole bien dite. » « J’ai trouvé mon monde dans l’écriture, la lecture. […] Ce qui était important pour moi était la culture. »

Ses traits, il les décoche en quelques mots qui lui suffisent à cerner une idée, une impression, un sentiment. « Si tous ceux qui parlent pesaient leurs mots, comme l’air serait léger ! »

Journaliste, scénariste, auteur prolifique de billets humoristiques et philosophiques, Albert Brie est né le 6 décembre 1925 à Québec. Marin, son père meurt en mer en 1934. L’orphelin fréquente l’école primaire à Québec. « J’étais très rêveur. J’ai soutenu une partie de ma vie avec les rêves, en vivant de rêves. » À l’adolescence, il fait des études commerciales. Faute d’argent, l’université apparaît hors d’atteinte. Nous voici devant un autodidacte étonnant.

Maître de lui-même

« Je ne crois pas que j’ai eu de maître à penser, de maître à lire », dit-il en entrevue, installé devant une tasse de café qui réchauffe ses mains livides. Dans son oeuvre, on sent la forte influence d’une éducation catholique mâtinée par de solides lectures. « Le religieux, j’en ai tout de même plus rejeté que j’en ai accepté. J’ai tout rejeté ou à peu près. » Ici et là, ses aphorismes à la facture classique donnent des indices sur ses lectures. Ils évoquent nommément Boileau, La Rochefoucauld, Alain, Lamartine, Goethe, mais aussi des contemporains, tels Jacques Ferron et Alexandre Soljenitsyne. « L’auteur qui m’a marqué le plus, c’est Balzac. J’ai retrouvé un peu de moi là-dedans. J’ai entassé, j’ai assemblé, je me suis souvenu. C’est la mémoire qui m’a aidé à vivre. »

Sa vie durant, témoigne sa fille Danielle, journaliste à Radio-Canada, son père dépensera sans compter pour l’achat de livres et de disques. « Ma culture a été acquise par la lecture », confirme-t-il en entrevue, un discret sourire aux lèvres, l’oeil vif.

Comptable, commis de magasin, voyageur de commerce, secrétaire pour une coopérative, employé d’une compagnie d’assurance, Albert Brie a tout essayé. De misères en expédients, il finit par se retrouver un jour sans emploi.

Il entre en 1947 à la station de radio CHRC. Il y est officiellement annonceur jusqu’en 1954, mais occupe dans les faits diverses fonctions, dont celles d’animateur, de réalisateur et de scripteur. Commence alors pour lui des collaborations avec plusieurs radios. Il participe à des émissions humoristiques et culturelles telles que Silence la cour est ouverte, Le père Tobie et Phono-micro. À CBF, la radio d’État, il signe aussi des sketchs pour la série Trois de Québec et devient le scripteur attitré de la très populaire émission Chez Miville. Pour la télévision, il collabore aux émissions de variétés Music-Hall, Les couche-tard, en plus de signer des scénarios inspirés des romans policiers pour Les enquêtes Jobidon. Il écrit aussi pour les émissions Dix sur dix et Déjà 20 ans, sans compter des sketchs qu’il rédige pour la revue musicale Henni soit qui joual y pense. Il brille, mais dans l’ombre.

Lapidaire

« J’ai commencé à écrire quand on m’a demandé de le faire. Je n’écrivais pas en secret. J’écrivais pour d’autres. » Il lit les journaux, s’intéresse à certaines plumes. « Celui qui me plaisait était André Laurendeau du Devoir. C’était un écrivain. Il écrivait presque à la perfection. Il pensait juste. C’était un modéré. Il avait un souci de la correction en tout. Un homme de qualité. Laurendeau a été l’homme qui, au point de vue de la pensée, m’a le plus marqué. Pas comme coprésident de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, mais comme Canadien français. C’était un penseur, un homme libre, un homme de toute première importance. »

Albert Brie dit n’avoir jamais écrit dans un souci de postérité. « J’écris d’abord pour moi-même, pour me vider le coeur, même s’il n’y a pas grand-chose à vider. » Il a été tenté d’écrire un roman, mais y a renoncé finalement pour revenir à la forme courte et ramassée de l’aphorisme. « J’avais un penchant pour m’exprimer, mais pas au point de justifier de parler plus longtemps. Je ne voulais pas être un maître à penser. »

Au fil du temps, sa spécialité demeure la même : la formule lapidaire, le trait d’esprit, la finesse du raisonnement bien ramassé. Se croit-il vraiment lorsqu’il écrit qu’« un slogan, une devise, une maxime, c’est la précision du vague » ?

« J’écrivais de façon automatique. J’écrivais surtout au dactylo. Même de simples idées. Les aphorismes sont des idées condensées en une seule phrase. Je les écrivais presque spontanément, selon des idées qui m’habitaient. J’ai toujours pensé par formules très courtes. J’étais homme de peu de mots. »

Un côté individualiste, voire anarchiste, pointe régulièrement dans son oeuvre. Chose certaine, « le silencieux » aime faire cavalier seul. « Choisissez de n’être d’aucun parti, écrit-il, c’est le meilleur. Vous le saurez devant la hargne rageuse de ceux qui ne peuvent en être, pour vous en déloger. »

Pour télécharger les aphorismes d’Albert Brie, visitez le http://boutique.ledevoir.com/.

2 commentaires
  • Marcel Dufour - Abonné 4 avril 2015 08 h 15

    L'optimiste Albert Brie

    J'ai en mémoire d'Albert Brie ( mais est-ce bien de lui?) un court texte, que j'aurais lu il y a des décennies dans le Devoir, et que je cite souvent et qui me fait encore sourire chaque fois. A mon souvenir, ça se lisait comme ceci: " A tous les matins, c'est une nouvelle vie....A tous les soirs, c'est toujours la même ! "

    Merçi Monsieur Brie

  • Daniel Gagnon - Abonné 4 avril 2015 11 h 55

    Comme un caricaturiste des mots...

    « J’étais homme de peu de mots »

    Comme un caricaturiste des mots, Albert Brie, vrai tireur d'élite, s’embusquait dans la confusion et le chaos du quotidien.

    Il savait sortir d'un coup d'épée flamboyant des mots simples, fragiles comme la couche mince d’une glace luisante sur la rivière, des phrases toujours prêtes à vous faire défoncer exprès cette mince couche de glace, exprès pour vous désarçonner, pour vous faire tomber de votre sérieux et vous faire esquisser une sorte de sourire sur la vie pas toujours drôle.

    Malgré ces entourloupes, malgré ces brillantes frappes, Albert Brie arrivait effectivement à nous faire penser sur un mode léger, et grand bien nous faisaient tous ces petits stratagèmes, toutes ces entourloupettes conçues pour nous faire décrocher de nos nébulosités et de nos assombrissements, faites exprès pour nous rendre plus légers, plus souples, plus aériens, au milieu des noires conjectures des nouvelles pas toujours roses.

    C’est lui qui avait le premier coup d'oeil du lecteur, en première page du Devoir, même avant la caricature en éditorial.

    Cette influence n'était pas négligeable de la part d'un homme si humble et si effacé.

    Un homme dont on devinait le grand cœur, la tendresse dissimulée sous de mordantes arabesques, sous des phrases acérées, un jongleur aux phrases toujours prêtes à se retrousser le nez en l’air.