Nord magnétique

Jean Désy
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Jean Désy

De Havre-Saint-Pierre à Puvirnituq, en passant par Sept-Îles ou Port-Cartier, pour trouver la matière de L’accoucheur en cuissardes, une quarantaine de textes autobiographiques, Jean Désy a puisé allègrement dans ce qu’il appelle ses « années de vagabondages médical et nordique ».

Mais Désy, autant poète que médecin, donne depuis une douzaine d’années deux cours de littérature, offerts à de petits groupes par la Faculté de médecine de l’Université Laval — l’un est consacré à la littérature universelle, l’autre s’intitule « Souffrance, littérature et humanisme ». Et l’enseignement est vite devenu pour lui une véritable passion. Et la raison première, avoue-t-il, avec ses activités de poésie, qui l’amène à rester dans la région de Québec. Au lieu d’arpenter au quotidien les paysages nordiques.

Si chez ce médecin, qui compte une quarantaine d’années de pratique, l’enseignement est une vocation tardive, certains thèmes le préoccupent depuis longtemps. Des thèmes qu’il aborde avec ses étudiants à travers la littérature : la souffrance, le suicide, la question du sens de l’existence. « C’est aussi une façon pour moi de poursuivre ma propre réflexion, tout en étant accompagné. Ça me donne un énorme contentement de donner ce cours-là. Et je me sens gâté qu’une faculté de médecine m’épaule et accepte qu’on y donne deux cours de littérature. »

Gâtés, nous le sommes aussi que l’écrivain-médecin, auteur de récits de voyage, de méditations boréales, de romans, d’essais et de poésie, ait pêché dans le répertoire d’anecdotes et d’exemples qu’il utilise pour faire rire ou faire réfléchir ses étudiants.

L’appel de la toundra

Chacune de ces histoires captive, à plus d’un titre. Elles captivent par leur humanité, leur modestie, par les éclairs de poésie qui les traversent ou par le suspense « naturel » qu’entraîne l’accident — puisque c’est souvent le cas — à l’origine de chacune de ces anecdotes. Un gamin de quatre ans qui s’est entré une bille dans une narine. Une rectoscopie problématique. Un braconnier de homards qui s’est fait pincer le nez par l’une de ses prises. Une thrombose hémorroïdaire tout droit sortie du film Alien. Une femme qui s’est immolée par le feu après s’être versé un bidon d’essence sur la tête.

Des histoires de débrouille et de médecine de brousse, d’âmes en peine et de pêche miraculeuse. Du rire et puis des larmes.

Jean Désy a mis dans L’accoucheur en cuissardes le souvenir de quelques éblouissements, évoquant entre autres ses pêches matinales avant d’aller travailler — le titre du recueil est d’ailleurs à prendre au premier degré… La Côte-Nord qu’il évoque, de Tadoussac jusqu’au Labrador, est un immense « pays dans le pays », défriché par l’imaginaire et les chansons d’un Gilles Vigneault. C’est aussi sa propre histoire qu’il raconte, façonnée en parts égales de découvertes et de questionnements.

Le Grand Nord, la Côte-Nord, la toundra : Jean Désy, qui est né en 1954, semble intarissable sur ce sujet qui le passionne depuis des années. « Parfois, je me dis que, d’une certaine façon, mais tout à fait dans l’esprit inuit, l’isuma, je suis né dans le Grand Nord », écrit-il.

« C’est de l’ordre de la mystique sympathique », tempère-t-il en riant. L’écrivain se souviendra toujours d’une journée bien particulière : « Le plus important éblouissement de ma vie, il a eu lieu le 2 janvier 1990 à Puvirnituq, dans la toundra. » Frappé d’un coup par l’espace physique, l’immensité et l’énergie de cet endroit de la côte est de la baie d’Hudson, à la hauteur du 60e parallèle.

« Mon âme vole dans le Nord, poursuit-il. Et ce jour-là, j’ai eu le sentiment bizarroïde, mais authentique, que j’avais déjà existé dans ce lieu. Moi, quand je suis dans le Nord, il y a une espèce de grand apaisement qui s’installe. C’est de la poésie, bien sûr, mais je ressens ça intensément », confie-t-il, avouant du même souffle avoir une forte prédilection pour les paysages désertiques, qu’ils soient chauds ou froids.

Littérature, médecine et humanité

Un territoire immense et magnifique, qui aura permis plus d’une fois à Jean Désy de ne pas perdre pied devant l’absurdité. On a l’impression, à bien des égards, qu’il s’agit encore d’une sorte de continent invisible. « Malgré l’omniprésence de cet espace nordique, il y a une espèce de négation de cette réalité. C’est quelque chose de très dangereux, presque maladif, il me semble, et l’avenir harmonieux du Québec dépend absolument de notre association Sud-Nord. » Un lien, précise-t-il, qui ne devrait pas se fonder que sur l’exploitation.

Et la compassion, ça s’apprend ? « Jamais de la vie je ne voudrais nier la beauté qu’il y a à se faire rabouter quand on s’est fait écraser par un autobus, mais être capable d’être en situation d’amour, c’est autre chose. Et pour les quelques êtres appelés à jouer un rôle de soignant et qui ne possèdent pas cette qualité de compassion, je crois que la littérature, peut-être plus que les autres arts, est en mesure de sensibiliser à la souffrance de l’autre. »

Et c’est là où Nelly Arcan, Albert Camus ou Fédor Dostoïevski se voient convoqués. « Parce que par-delà le plâtre ou la vis, il y a toujours un lien qui est bien plus vaste entre celui qui soigne et celui qui est soigné. Et là, on met le pied dans une zone que tous les littéraires, tous mes amis poètes acceptent : la zone de l’âme, cette espèce de vision globale du corps et de l’esprit. »

Ces dizaines d’histoires fortes, qui sont autant de morceaux de bravoure tranquille et d’humanité à la Jacques Ferron, succèdent d’une certaine façon aux « histoires médicales » parues dans Entre le chaos et l’insignifiance (XYZ, 2009). Elles se dévorent comme des bonbons, elles nous hantent et nous enchantent. On en veut d’autres.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon du livre de Québec les vendredi 10 et samedi 11 avril.

L’accoucheur en cuissardes

Jean Désy, XYZ, Montréal, 2015, 232 pages