Sentiments «scotch tape»

Chloé Savoie-Bernard
Photo: Youssef Shoufan Chloé Savoie-Bernard

Mis en exergue du recueil, ces deux vers de Josée Yvon donnent le ton à l’ensemble de ce très fort premier recueil : « mon amour je ne guérirai jamais / si tu me fourres dans ma blessure ». Impitoyable, ce regard posé sur les aléas d’être au féminin. Mais d’abord d’être petites filles venues des contes, des Trois petits cochons à la Princesse au petit pois, des chansons populaires aussi, comme celles qui parlent de la Poupée de cire, poupée de son ou du Petit navire… Culture populaire astreignante… Mailles à l’endroit, mailles à l’envers… les petites filles ont des fils à la jambe qui restreignent leurs mouvements.

S’impose alors cette conscience aiguë du sort réservé à celle qui va, qui marche sur sa ligne de vie, déterminée. Elle reconnaît en elle-même tous les deuils, porteuse de mourantes lourdes : « Je traîne avec moi / toutes les fois où je suis morte / mes cadavres emmaillotés / mues fragiles sur mes épaules / dans des linceuls où siamois / ils embrassent mes visages cachés ». Parole cousue au coeur, dans l’étonnement de vivre vif, malgré tout.

Et rien ne va de soi pour cette auteure à la lucidité d’acier trempé, sans concession. Il faut lire l’émouvant et terrible poème consacré au foetus, éventuel prototype de vivant. Chanson crue adressée à qui n’est pas encore dans le drame d’exister, qui n’y accédera jamais : « ma petite mort curetée / ces stigmates de toi / ne sont-ils pas / bébé love bébé / la preuve que tu es / toujours avec moi / mon magnifique jamais né […] oui mon amour comme / je te bercerai ma tendre blessure / ma galle inlassable arrachée ».

 

Regarde les filles tomber

Voilà le vrai sujet de ce recueil introspectif : être mère et comment ne pas l’être. Comment aussi survivre à un accouchement comme à une baise d’un soir, comment résister à l’effondrement du corps las ? Comment ne pas être l’attendue maternelle, l’amie confrontée, la femme allant de vie en vie comme en des couloirs ou des chambres chagrinées ? Petit livre désespéré, mais chant obstiné qui répète encore et encore un acharnement à résister à la dissolution.

Recherche d’identité aussi dans l’urbaine violence des éphémères rencontres qui volent de soi chaque fois qu’on y laisse un peu sa peau. Comment s’y retrouver parmi ces « filles [qui] tomberont des fenêtres / crachin dans villeray mile end hochelaga / de jolies filles aux cheveux hydratés / sentant le clinique happy / en solde chez la baie » ? Comment s’en sortir quand « toutes les bâtardes les démentes les étrangères que toutes les folles sont [ses] soeurs » ?

Pas d’illusions ici, pas de ces tableaux d’Épinal qui rosiraient le faux-semblant, puisque la poète en témoigne : « un pied devant l’autre / on avance on avance on ne / recule pas qu’est-ce qu’elles / marchent les filles comme nous // mais nous y allons avec tout notre allant / nous nous pognons des murs dans la gueule / nous les traversons quand même ».

Recueil d’une rare intensité, marqué à la douleur d’être avec acuité une survivante d’enfance, une femme impériale dans sa détermination.

Royaume scotch tape

Chloé Savoie-Bernard, L’Hexagone, Montréal, 2015, 80 pages