Les yeux de Sophie Calle

Une des photos de Sophie Calle, qui nourrissent à la fois un livre et des expositions.
Photo: Sophie Calle Source Galerie Perrotin et Paula Cooper Gallery, Paris, 2014 Une des photos de Sophie Calle, qui nourrissent à la fois un livre et des expositions.

C’est un livre magnifique, mais ils ne le verront pas. Un livre dont les pages semblent s’effacer les unes après les autres, derrière une pellicule délicate de papier-calque. Aveugles, de Sophie Calle, est aussi écrit en braille. Il témoigne du long parcours de l’artiste en art visuel, qui expose jusqu’au mois de mai au Musée d’art contemporain. Dans le premier volet de ce travail de longue haleine, en 1986, Sophie Calle a rencontré des aveugles de naissance et leur a demandé quelle était pour eux l’image de la beauté.

« Le vert, c’est beau, répond un enfant, dont on peut admirer la photo en noir et blanc. Parce que chaque fois que je dis que j’aime quelque chose, on me dit que c’est vert. » « De mon mari, on m’a dit qu’il était beau. Je l’espère », dit une femme que l’on voit, en photo, tout en blanc, aveugle, penchée, signant son contrat de mariage au bras de son promis. « En rêve, j’ai vu mon fils de dix ans. Il était en pyjama. Il me regardait et il souriait. lI a marché vers moi. Je l’ai trouvé très beau », dit un homme.

Pour plusieurs, c’est la mer qui correspondait le mieux à leur idée de la beauté. « Je crois que si j’avais vu, j’aurais été marin », dit l’un d’eux.

Bleu

La mer… C’est elle qui a mené Sophie Calle à réaliser l’un des deux volets de l’exposition Pour la dernière et la première fois. À Istanbul, en Turquie, ville baignée par le Bosphore, elle a emmené à la mer des gens qui ne l’avaient jamais vue. Elle les a ensuite pris en photo et on peut les observer, immobiles, comme hypnotisés par les mouvements réguliers de la grande bleue.

Sophie Calle a aussi interrogé les aveugles sur leur perception de la couleur. « D’abord, il n’y a rien, ensuite il y a un rien profond, et puis une profondeur bleue », répond l’un d’eux.

Le dernier volet du livre de Sophie Calle, réalisé en 2010, fait aussi partie de l’expo en cours. L’artiste a cette fois demandé à des gens devenus aveugles subitement de raconter la dernière image qu’ils ont vue. Le résultat est d’une très grande tristesse : un passé qui s’efface pour toujours.

« Le chasseur s’est tournélentement. Il a tiré. J’ai vu, en même temps, l’envol de la caille, le bond du chien, le mouvement du chasseur. J’ai entendu le coupde fusil. Je me suis couvert les yeux », dit un jeune homme.

Mais la ligne la plus triste de ce livre exceptionnel est sans doute celle de cet aveugle qui n’a jamais vu : « Le beau, j’en ai fait mon deuil. Je n’ai pas besoin de la beauté, je n’ai pas besoin d’images dans le cerveau. Comme je ne peux pas apprécier la beauté, je l’ai toujours fuie. »

Avec ses reliefs de braille, ces pages aérées de photographies et de textes qui suggèrent la rareté et le prix de l’image, ce livre, qui interroge la cécité, se feuillette comme si on lisait pour la dernière fois.

Aveugles

Sophie Calle, Actes Sud, Paris, 2011, 108 pages