Des luttes et de la liberté

Maurice Kahane, alias Girodias (1919-1990), amateur de bringues et de vie nocturne, dont Juliette Kahane est la brillante fille
Photo: Gilles Larrain Maurice Kahane, alias Girodias (1919-1990), amateur de bringues et de vie nocturne, dont Juliette Kahane est la brillante fille

Qui douterait encore de la singularité d’une écriture féminine, lucide et forte devrait saisir Une fille de Juliette Kahane. On reste sensible à cette autobiographie sur fond d’époque, motivée autant par le portrait d’« un condotierre florentin », aussi dit « Prince of porn », que par la revendication de soi. Un bellâtre qui n’était pas italien ; une narratrice qui saute allégrement des côtelettes Kiev à Lolita.

On va plonger dans le monde de l’édition, avec d’illustres écrivains — Vladimir Nabokov, James Joyce, Henry Miller, Anaïs Nin —, passer de la collaboration aux dirty books. Ce qu’ils ont en commun ? Une famille d’éditeurs, le père et le fils, ce Maurice Kahane, alias Girodias (1919-1990), amateur de bringues et de vie nocturne, dont Juliette Kahane est la brillante fille.

Les faits rapportés, la précision des portraits, un jeu délicat de sentiments contraires, jusqu’à la honte d’ouvrir les vieux dossiers des collabos, notamment ce Pelorson, alias Georges Belmont, traducteur, journaliste puis éditeur — notamment d’Hubert Aquin, qui ignora, c’est dommage, sa condamnation à vingt ans de prison en 1946 et sa cachette chez la maîtresse de Girodias —, s’ajoutent au contentieux de la paternité en pointillé de Maurice.

Sans rien cacher ni gâcher, cette enquête est une réussite littéraire. Récit d’une honnêteté atteignant la présence morale. Écho de livres d’histoire et de souvenirs relatifs aux personnes citées, l’intime est innervé d’intelligence critique et de vérité.

Autobiographie élargie

Allait-elle dire tous les manquements de ce père illustre ? Préférer en lui le fondateur des éditions du Chêne ou son grand-père, l’Anglais Jack Kahane, lui-même fondateur à Paris d’Obelisk Press ? Cette maison avait édité en anglais les livres interdits ailleurs pour pornographie : Miller, Joyce, Nabokov… Quant aux éditions du Chêne, qui mirent sous le boisseau leur propagande initiale du Reich, la maison a toujours pignon sur rue avec de superbes livres d’art.

Juliette allait-elle endosser le tempérament hâbleur de Maurice, son culot, son flair, ses provocations ? Portraiturerait-elle celui qui s’est rebaptisé du nom de sa mère, Girodias, pour occulter le nom juif ? Qui était donc cet entrepreneur sulfureux, perspicace, tricheur, dandy et flambeur, qui se fixa le but de bâtir sur des rêves ?

Juliette a cédé à la curiosité du milieu littéraire. Ouvrir son coeur et ses secrets ; promener son regard distancé et sa mémoire alertes. Poser son jugement de sa langue affûtée. Exigeant, pour celle qui affiche, jeune femme, sa timidité, sa maigreur, son incongruité dans le monde paternel qui lui fut souvent refusé.

La photo de couverture du livre évoque une enfant gracile et boudeuse, qui tourne le dos à son père, peu choyée. Mais le brio prend le dessus, grâce au militantisme, à Mai 68, puis au féminisme. Juliette s’est forgée avec et contre Girodias. Au début du récit, on croit entrer dans la mondanité. Dans les salons truffés de barbons aux yeux injectés, parmi des célébrités odieuses. Mais plus la lecture avance, plus le tourbillon de la vie trouve son sens : la révolution des moeurs, des idées, des actes posés.

La présence invisible

On est parti du début de la guerre. Atterré par la catastrophe imminente, Jack Kahane en meurt. Son fils Maurice, qui reprend le métier, va fanfaronner parmi les collabos, Vichy et les nazis. Du côté maternel, il y a une originale, qui survit dans l’époque douteuse des doubles jeux, près d’un gourou inféodé, alors qu’elle fréquente aussi des résistants. Le couple parental est orageux, désaccordé, et chacun ira tôt de son côté.

La folie gronde, intra-muros et alentour. La bohème. La magouille. Un certain pragmatisme. La honte du nom juif. Girodias s’en sort. En 1953, il fonde à Paris Olympia Press, qui traduit Lolita, puis Festin nu de Burroughs et d’autres titres sulfureux. Les procès se succèdent. En 1965, il court à New York derrière les droits liés à l’immense succès de Lolita. Sa fille le rejoint, en plein Flower Power.

Voici Mai 68. Fini le mariage. Juliette déloge les pavés pour monter des barricades avec D., un des fondateurs de la Gauche prolétarienne, le mouvement maoïste de Benny Lévy et Alain Geismar. Ses souvenirs sont fascinants, rares, à mettre à côté de Tigre en papier (Seuil) d’Olivier Rolin et de L’enthousiasme (Grasset) de Daniel Rondeau. La prise de parole y flamboie, dit l’espérance utopique de la jeunesse, le chant immortel des partisans, la déception. Un grand printemps.

Née en 1947, sortie du capharnaüm maternel, Juliette prend sa place dans l’histoire avec aisance et naturel. Dégagée et émue, elle restitue le grouillement de son père jusqu’en Amérique, les témoignages, les textes de Maurice lui-même. Une fille est un acte de liberté, dédié à Laurette, sa mère, et à Irinia, sa fille. L’héritage Kahane.

Une fille

Juliette Kahane, éditions de l’Olivier, Paris, 2015, 173 pages