Joyeuses mines féministes

Ces chroniques cherchent à « défaire l’opposition entre féminin et masculin ».
Photo: Cath Laporte Ces chroniques cherchent à « défaire l’opposition entre féminin et masculin ».

Oh ! les filles sont enforme ! Toutes trois professeures de littérature à l’université, Isabelle Boisclair (Sherbrooke), Lucie Joubert (Ottawa) et Lori Saint-Martin (UQAM) pratiquent un féminisme de combat qui ne laisse rien passer. Les « chroniques insolentes » qu’elles regroupent dans Mines de rien sont vives, mordantes, parfois pamphlétaires, et toujours très bien écrites.

Isabelle Boisclair s’en prend au « marketing genré » (produits pour hommes ou pour femmes) en notant qu’il s’appuie sur les stéréotypes selon lesquels le masculin est robuste et le féminin, délicat. Elle place aussi les machos devant une de leurs contradictions : la nature des femmes, disent ces derniers, les inciterait à s’efforcer d’être belles, ce qui entraîne qu’elles doivent se maquiller, s’épiler, se jucher sur des talons hauts, c’est-à-dire contrer la nature en elles.

Lucie Joubert, qui revient au passage sur l’affaire Mouawad-Cantat en brocardant le « narcissisme mouawadien érigé en génie automatique », formule des réserves quant à l’éthique du care, ce « féminisme de compassion », dans lequel elle voit un piège. Ce courant, suggère-t-elle, fait la part trop belle aux stéréotypes féminins et semble interdire l’ambition aux femmes, « une ambition par ailleurs nécessaire si on veut arriver à changer le monde ».

Égalité

Joubert en a aussi contre les usages dépréciatifs des termes « madame » et « matante », qui visent « à garder le féminin dans la mire du ridicule », en le liant à du contenu superficiel et insignifiant. A-t-on la même sévérité à l’endroit des « mononcles » ? demande-t-elle. Euh, oui, il me semble, commepourraient en témoigner François Legault et Robert Poëti, deux spécimens actuels de cette espèce. Le débat est ouvert, en tout cas.

L’égalité hommes-femmes est-elle atteinte au Québec et en Occident ? En droit, peut-être, mais, dans les faits, rien n’est moins sûr. En feuilletant journaux et magazines français de qualité (Nouvel Obs, Monde des livres, Magazine littéraire), Lori Saint-Martin cherche les femmes. Sa quête est décevante. « La femme désirée ? Partout, note-t-elle. La femme désirante ? Nulle part. Les femmes artistes ? Connais pas. »

Les stéréotypes sexistes ont la vie dure. Aujourd’hui, on permettra peut-être à la fillette de jouer aux blocs Lego, mais le petit garçon qui réclame une Barbie ou une robe de princesse risque de frapper un mur, « parce qu’un garçon qui va du côté des filles, c’est plus grave qu’une fille qui va du côté des garçons : elle monte en grade, lui déchoit », déplore Saint-Martin.

Dans une bonne entrevue qu’elle accorde à la revue Liberté (printemps 2015), la collègue Francine Pelletier affirme « qu’il y a deux grandes interprétations politiques du monde : le marxisme et le féminisme ». Boisclair, Joubert et Saint-Martin, dans Mines de rien, incarnent avec brio et culot le féminisme québécois contemporain, celui, explique Saint-Martin, qui travaille à « défaire l’opposition entre “ féminin ” et “ masculin ”, entre les traits de caractère, les goûts et les comportements considérés comme propres à un sexe ou à l’autre, pour que tous soient plus libres ».

Leurs propos peuvent heurter — ils sont entre autres faits pour ça —, mais ils forcent les remises en question.

Mines de rien. Chroniques insolentes

Isabelle Boisclair, Lucie Joubert et Lori Saint-Martin, Remue-ménage, Montréal, 2015, 160 pages