Lire James Lee Burke, des bleus à l’âme

James Lee Burke a laissé cette fois la Louisiane et ses bayous pour la terre desséchée du Texas, à deux pas de San Antonio, dans la fournaise de la fin de l’été où les dieux de la pluie se font attendre.
Photo: Brad Kemp Associated Press James Lee Burke a laissé cette fois la Louisiane et ses bayous pour la terre desséchée du Texas, à deux pas de San Antonio, dans la fournaise de la fin de l’été où les dieux de la pluie se font attendre.
Le goût des autres, c’est ce lieu où un auteur lit, commente ou critique l’oeuvre d’un autre qui l’inspire et à qui il voue une très grande admiration. Aujourd’hui, Josée Bilodeau lit la dernière traduction française de James Lee Burke, Les dieux de la pluie. Née en 1969, Josée Bilodeau est romancière et nouvelliste (On aurait dit juillet, Incertitudes, Québec Amérique, 2008 et 2010). Ex-critique de théâtre, elle est toujours fascinée par les arts de la scène et la littérature. Elle est aussi réviseure à Radio-Canada.
 

« Mais les dieux de la pluie sont partis. Et ils ne reviendront pas. […] Ils n’ont pas de raison de revenir. On ne croit plus en eux. »

Je ne suis jamais sortie indemne d’un roman de James Lee Burke. Jamais. Il a éveillé en moi une conscience fascinée des âmes noires qui gravitent autour de nous et de la part d’ombre qui nous habite, de la nécessité de préserver chaque parcelle de grâce et d’innocence d’une humanité en déclin. Chacun de ses romans réactualise ce sentiment, l’éclaire par un regard sur l’âme humaine et sur la société américaine infiniment sombre, riche et percutant. Les dieux de la pluie, son dernier titre paru en français, ne m’a pas épargnée. M’habitent encore, après des jours, ses paysages arides et ses blessures béantes.

Ce roman ne fait pas partie de la série des Dave Robicheaux, pour laquelle Burke est surtout connu et qui m’a fait l’aimer d’amour il y a quinze ans quand un libraire m’a mis entre les mains Cadillac Juke-Box, une série qui compte une vingtaine de titres (Rivages) — mon préféré : Dans la brume électrique avec les morts confédérés, empreint d’onirisme. Je suis toujours aussi séduite par la densité, la sensualité de l’écriture, la complexité des intrigues dont le dénouement, à la limite, m’apparaît comme secondaire. De toute façon, la noirceur gagne toujours du terrain sur le monde.

Burke a laissé cette fois la Louisiane et ses bayous pour la terre desséchée du Texas, à deux pas de San Antonio, dans la fournaise de la fin de l’été où les dieux de la pluie se font attendre. Il fait revenir, quarante ans après l’avoir créé, le personnage de Hackberry Holland, shérif maintenant âgé de soixante-dix ans venu faire la paix avec ses fantômes dans une petite ville près de la frontière mexicaine. C’est dans ce paysage aride qu’il découvre un charnier contenant les corps encore chauds de neuf jeunes femmes asiatiques, immigrantes illégales, leurs estomacs remplis de drogue.

Forgés

 

Les paysages dans l’oeuvre de Burke transforment les êtres et leurs aspirations, font basculer la chance et engendrent des mirages. Il est aussi habile à parler du Texas que de sa Louisiane gangrenée par la pauvreté, le racisme, le crime et la corruption. Il explore les épisodes les plus sombres de l’Histoire — ici les guerres de Corée et d’Irak, entre autres — et les cicatrices qu’ils ont laissées, mais il sait aussi rendre justice aux petits et grands miracles de la bonté humaine, à l’amour. Burke est un maître des descriptions contemplatives, des pensées profondes qui se glissent dans les silences pour nous offrir un panorama des lieux et révéler les strates d’événements qui les ont composés. Splendeurs et horreurs se côtoient dans un même tableau. On avance dans le livre comme dans un champ de mines.

Burke raconte des histoires terribles, avec des personnages revenus de tout, des psychopathes sanguinaires, des fous de Dieu (ici, le personnage du Prêcheur, exécuteur des âmes perdues, être complexe et fascinant), des politiciens cupides, des têtes brûlées, des méchants qui gardent une part d’innocence, des gentils fêlés, et certains touchés par la grâce, les femmes surtout, des femmes fortes et lumineuses. Mais ce que j’aime le plus chez lui, outre les descriptions d’une beauté à suspendre la lecture plus d’une fois par chapitre et les dialogues forts, pleins d’ironie et de cynisme, c’est qu’il ne perd jamais de vue la responsabilité d’une Amérique corrompue dans les drames individuels qui se jouent devant nous, ni « que la faim [est] le plus puissant des moteurs ».

En filigrane des considérations historiques et sociales se dégagent toujours une indignation et une colère essentielles.

 

Sans doute que Burke m’a influencée en me donnant le goût de fouiller les silences, de creuser à la verticale dans l’instant pour débusquer tout ce qui se passe en même temps dans la tête d’un personnage, les vacillements, « les tremblements de l’être ».

D’autres Bagdad

Après le passage de l’ouragan Katrina sur La Nouvelle-Orléans en 2003, j’ai beaucoup pensé à Burke, à ce qui allait émerger de cette tragédie dans son oeuvre. Il en a fait La nuit la plus longue, effroyable tableau de l’enfer qu’a vécu la population. Burke y est très clair, dans l’épilogue, en ce qui concerne la responsabilité des décideurs politiques. « La Nouvelle-Orléans a été systématiquement détruite […] Je laisse à d’autres le soin d’expliquer l’absence d’entretien des digues avant Katrina, et l’abandon de dizaines de milliers de personnes à leur destin. Mais, selon moi, il reste un fait irrévocable : on a vu une ville de la côte sud des États-Unis devenir une autre Bagdad. Si cette situation a un précédent dans notre histoire, il m’échappe. »

Quand je lis les journaux et constate chaque jour à quel point ceux qui nous dirigent n’en ont rien à faire du bien commun et dégradent à une vitesse folle le filet social, je partage cette colère. Je frémis des conséquences inévitables de ces mauvais choix dans un avenir pas si lointain, de ce qu’ils peuvent faire à une société de plus en plus habitée par la peur de l’autre, par la misère, par la surveillance et la suspicion, et qui promeut la consommation et le divertissement comme ultimes buts.

Je lis Burke pour cette colère et cette indignation, et porte chacun de ses romans en moi bien après les avoir refermés.

 

« On est faits comme ça. Si certaines choses qu’on a faites, ou auxquelles on a assisté, ne laissent pas de bleus à l’âme, c’est qu’il y a quelque chose de raté dans l’humanité. » — Hackberry Holland

Les dieux de la pluie

James Lee Burke, traduit de l’anglais par Christophe Mercier, Rivages, Paris, 2015, 528 pages

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