La passion de Craig Johnson

Craig Johnson
Photo: Gallmeister Craig Johnson

Le Stetson se fait plutôt rare entre la place de l’Horloge et le Palais des papes, mais Craig Johnson le porte fièrement. D’autant que le fond de l’air est frais depuis qu’il a amorcé sa tournée dans le sud de la France. C’est son 16e voyage déjà et il est accueilli ici comme une sorte de monument partout où il passe. Intense, direct, authentique jusque dans ses très rares hésitations, il a pris le temps, entre des rencontres à Cavaillon et Tarascon, de parler au Devoir de son plus récent livre, Tous les démons sont ici, qui sort au Québec mercredi prochain… et surtout de sa grande passion : l’écriture.

Respirer

« J’ai retardé le moment de me mettre à écrire jusqu’à il y a un peu plus d’une dizaine d’années. J’ai toujours voulu écrire, mais il y avait la vie à vivre et ce n’est que lorsque mon ranch a été solidement établi que je m’y suis mis. »

Il écrit d’abord en s’inspirant de l’actualité, mais aussi de l’impact que celle-ci aurait sur ses personnages s’ils étaient vivants. Bien campés dans les paysages à la fois somptueux et désertiques des hautes vallées du Wyoming, c’est eux et leur profonde authenticité qui font le succès de ses livres, qui se retrouvent tout aussi souvent sur la liste du New York Times Review of Books que sur celle des grands magazines littéraires français.

« Écrire, pour moi, poursuit-il, c’est comme respirer ; je n’ai jamais connu l’angoisse de la page blanche. Au contraire : embarquer dans un livre, c’est se lancer dans un voyage, explorer un territoire inconnu encore [« a journey to a place you’ve never been »]. Une fois que j’ai trouvé mon sujet, je me donne un maximum d’un an pour effectuer ma recherche ; pour ce nouvel épisode, par exemple, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur L’enfer de Dante pour bien m’en imprégner. Puis, lorsque je ne peux plus me retenir de mordre dans ma nouvelle histoire, je plonge… et je ne ressors que lorsque j’ai terminé le premier jet, trois ou quatre mois plus tard… »

« Au départ, je me demande toujours comment mes personnages récurrents et surtout Walt [Longmire, le shérif au centre de toutes ses histoires] vont réagir devant l’histoire terrible que j’ai prise dans l’actualité et que j’ai choisi de transposer au Wyoming, dans mes montagnes. Ce sont toujours des sujets universels ; des histoires d’amour, de vengeance ou de cupidité dans lesquelles s’affrontent le bien et le mal. Des sujets extrêmes incarnés dans un paysage tout aussi extrême où la nature apparaît comme l’ultime frontière avec laquelle il faut négocier sa vie. »

Craig Johnson est de ceux qui écrivent à partir d’un plan. « Je sais toujours en gros ce qui va arriver… mais je me laisse toute la place pour improviser, tout l’espace pour explorer les chemins de traverse qui se présentent. Cela me permet, par exemple, de me montrer plus empathique face aux “méchants” [« empathy for the devils »], de mieux les comprendre et de les rendre plus vrais. C’est là, souvent, que se trouvent les plus belles surprises, et c’est cela aussi qui fait le rythme, la respiration profonde [« pacing »] du texte. J’écris avec énergie. Avec enthousiasme. Et je me sers de tout ce que j’ai vécu dans mes “autres vies”… »

Il lit avec les chevaux…

Il raconte vivre le temps passé entre l’écriture intensive et le travail sur le ranch comme un équilibre parfait. Un sourire au coin des lèvres, il dit lire parfois des passages entiers de ses manuscrits à ses chevaux, accoudé à la clôture du corral situé entre les rivières Clear Creek et Piney Creek, au milieu d’un nulle part grandiose.

« Je ne suis pas très CSI [Les experts], vous savez… J’aime les contacts authentiques, les paysages spectaculaires et les vrais personnages plutôt que les prouesses techniques. De toute façon, je me suis renseigné ; pour un crime commis dans le comté de Walt Longmire, c’est à dire un quelconque bled perdu du Wyoming, il faut plus de neuf mois avant d’avoir les résultats de tests ADN. Je n’ai donc pas vraiment le choix d’investir carrément dans les personnages et dans la description précise des lieux où tout se passe… »

Au fil des années et des succès, Craig Johnson a vu les enquêtes de Walt Longmire adaptées pour la télé (AE Network, la suite bientôt sur Netflix) mais il continue de choisir le roman plutôt que l’écriture de scénario, puisqu’il aime faire confiance à l’imagination de ses lecteurs. Il en est aussi venu à voyager de plus en plus pour rencontrer ses fans. « L’an dernier, par exemple, je me suis déplacé pendant plus de 200 jours à travers l’Amérique et l’Europe, ce qui m’a permis d’avoir, dans plusieurs pays différents, des conversations remarquables avec mes lecteurs. »

Il est venu très souvent en France, on l’a dit, un pays dont la culture et la diversité le fascinent. Pourquoi ? « Si on peut comparer la nature sauvage du Wyoming à un croquis brut au fusain, la France est une toile de maître raffinée. Je peux d’abord dire des lecteurs français que j’ai rencontrés qu’ils sont curieux et enthousiastes. Ils privilégient l’authenticité et ne se laissent pas impressionner par les clichés clinquants sur la nature sauvage, parce qu’ils affectionnent vraiment les grands espaces. »

À quand le premier voyage au Québec, alors ?

Du rodéo au polar

Né en 1961 en Virginie occidentale, Craig Johnson obtient un doctorat en études dramatiques, puis devient policier à New York, prof d’université, cowboy, forgeron, « rodéiste », charpentier et chauffeur de camion, avant de construire son ranch dans les hauteurs du Wyoming près de Ucross, petite communauté de 25 habitants.

Son premier livre en français, Little Bird (Gallmeister), est publié en 2009 et reçoit le prix du Roman noir du Nouvel Obs/BibliObs. Depuis, le succès en France ne se dément pas. Au Québec, on ne le connaît que depuis la réédition en poche de Little Bird et la publication de Molosse (Gallmeister) l’an dernier. «Tous les démons sont ici» est le neuvième roman d’une série de douze racontant les enquêtes du shérif Walt Longmire : la traduction française de tous ces romans est l’œuvre de Sophie Aslanides, qui réussit à faire saisir de façon exceptionnelle la poésie crue et l’humour rugueux de la langue de Johnson.

Tous les démons sont ici

Craig Johnson, traduit de l’anglais par Sophie Aslanides, Gallmeister, Paris, 2015, 320 pages, en librairie le 11 mars