Vienne la nuit

Vienne, automne 1939. Tout un immeuble se fait l’écho du climat de tension sociale et politique.
Photo: Archives Vienne, automne 1939. Tout un immeuble se fait l’écho du climat de tension sociale et politique.

Dans la bourgeoise ville de Vienne, à l’automne 1939, alors que l’Allemagne nazie vient d’annexer l’Autriche, tout un immeuble se fait l’écho de ce climat de tension sociale et politique, tandis que le quartier vibre d’une série d’assassinats au couteau semblant cibler des nazis.

Anton Beer, discret médecin de 34 ans abandonné par sa femme depuis un certain temps, animé par la conscience du devoir, a tout pour s’attirer la confiance et la sympathie. Dans le même immeuble, épicentre de Fenêtres sur la nuit, second roman du germano-canadien Dan Vyleta, habite aussi un autre médecin : Speckstein, un spécialiste tombé en disgrâce après avoir été accusé d’agression sexuelle sur une jeune patiente. Blanchi, mais en carence de respectabilité, il lui a semblé naturel d’adhérer au parti nazi, pour lequel il est désormais les yeux et les oreilles dans cet immeuble.

L’homme demandera à Beer — qui possède une certaine expertise en matière de psychologie judiciaire et de cruauté pathologique envers les animaux — d’élucider les circonstances de la mort de son chien adoré, craignant qu’on s’en prenne à lui de la même façon.

Fenêtre sur cour

Comme une ruche, l’immeuble vibre aussi au rythme d’autres personnages. Anneliese Grotter, une gamine bossue et attachante qui vit seule avec son père alcoolique. Zuzka, nièce du docteur Speckstein, adolescente venue à Vienne dans l’espoir d’y poursuivre ses études. Secrètement amoureuse de Beer, travaillée par ses jeunes hormones, elle fourre son nez partout. Un peu comme son oncle, qui se poste à sa fenêtre à la nuit tombée et note les faits et gestes des voisins.

Suivons leurs regards vers d’autres locataires. On y rencontrera un mime de cabaret qui vit secrètement avec sa soeur paralysée. Une servante aux oreilles indiscrètes. Un trompettiste japonais que tous croient Chinois. Et tous semblent liés par des secrets, d’infimes liens personnels, tandis que la machine aveugle de l’Histoire, elle, continue à frayer son chemin jusqu’à eux.

Les suspects de ce théâtre d’ombres sont nombreux — presque aussi nombreux que les détectives en herbe ou que les complices passifs du nazisme —, la carte des événements et des indices est brouillée. Dan Vyleta, né en Allemagne en 1974, mais aujourd’hui installé au Canada après avoir fait un doctorat en Histoire à Cambridge, installe avec maestria dans Fenêtres sur la nuit un fascinant climat de peur et de paranoïa.

Avec finesse et vraisemblance — formidable clé poétique de la réussite romanesque —, Vyleta explore les zones de clair-obscur sans jamais lever tout à fait le mystère. Tout est dans la manière. C’est comme du Hitchcock mêlé d’Agatha Christie et de Philip Kerr (Latrilogie berlinoise, du Masque). Avec quelque chose en plus.

Fenêtres sur la nuit

Dan Vyleta, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Alto, Québec, 2015, 592 pages



À voir en vidéo