Crimes au Moyen Âge

Le Paris du Moyen Âge est pratiquement un des personnages du roman de Maryse Rouy. Ici, le cinquième plan de la ville de Paris, 1383.
Photo: Domaine public Le Paris du Moyen Âge est pratiquement un des personnages du roman de Maryse Rouy. Ici, le cinquième plan de la ville de Paris, 1383.

Le roman historique se caractérise souvent par un mélange des genres. Roman d’amour et d’aventures, il se fait parfois roman épistolaire, d’apprentissage ou même de science-fiction. Mais c’est quand il revêt les habits du roman policier qu’il séduit tout particulièrement. Maryse Rouy l’a compris dès 2003, lors de la parution de son polar historique Au nom de Compostelle (Québec Amérique). Après un détour dans les années 1940 (Une jeune femme en guerre, Québec Amérique) et 1960 (Les pavés de Carcassonne, Québec Amérique), elle renoue avec cette formule par le biais des Chroniques de Gervais d’Anceny, dont le second tome vient de paraître.

Spécialiste du Moyen Âge, la romancière y prend pour cadre — et on aurait presque envie de dire « pour personnage » — le Paris des années 1390. On retrouve avec bonheur les protagonistes du volume inaugural sorti l’an dernier, Meurtre à l’hôtel Despréaux. Encore une fois, Gervais d’Anceny, ancien drapier reclus au monastère de Neubourg, est tiré de son « état de semi-ecclésiastique » pour assister les prévôts de Paris dans leur enquête. Leur nouvelle cible : des « voleurs d’enfants ». L’oblat est touché de près par le drame qui se joue, car son petit-fils disparu semble lui aussi être victime de cette « bande organisée ». Avec sa « petite équipe », il poursuit toutes les pistes offertes, en dépit de la torpeur qui règne.

Indépendant du premier, ce second tome contient plusieurs rappels des événements déclencheurs de la série. Les « maisons », les « maîtres » et le « personnel », listés en ouverture, y sont les mêmes, tout comme la « vêture » et les moeurs des grands bourgeois et des mendiants. Les noms des rues (de la Petite Truanderie), des lieux (Au Chien qui danse) et de la « mangeaille » (civet de lièvre noir) sont truculents. Ils confèrent au récit des accents aussi authentiques que poétiques. Efficace, la langue de Rouy contribue aussi à recréer l’atmosphère d’époque. Plusieurs termes anciens sont explicités dans un glossaire. On peut toutefois s’interroger sur le choix d’y renvoyer des expressions courantes comme « taverne » et de ne pas y intégrer des mots rares tels « houppelande » ou « hallebardier ».

Sources et influences

Malgré toutes ses qualités, ce deuxième tome ne captive ni ne surprend autant que le premier. Cela netient pas aux méthodes d’enquête conventionnelles, mais plutôt à la structure narrative. La forme du récit enchâssé de Meurtre à l’hôtel Despréaux, où d’Anceny tient sa propre « chronique du déroulement des investigations », est abandonnée au profit d’une narration omnisciente plus traditionnelle. Ce qui tend à diluer la forme médiatique de l’oeuvre et, partant, son originalité. Inspiré du Journal d’un bourgeois de Paris, chronique du XVe siècle, le roman de Rouy accorde une place de premier plan à l’actualité. Le fait divers à l’origine du récit a d’ailleurs fortement marqué l’imaginaire journalistique et littéraire à travers les siècles. Pensons, par exemple, au feuilleton de Louis Forest,  Le voleur d’enfants ? Reportage sensationnel .

Par leur manière habile d’allier histoire et suspense, les Chroniques offrent une reconstitution minutieuse d’un « monde interlope toujours à la limite de l’illégalité », qui n’est pas sans rappeler celui des Enquêtes de Nicolas Le Foch, de Jean-François Parot (10/18). La série profite sans conteste de l’érudition de leur auteure et de sa passion pour la littérature policière. La mine exploitée est prolifique ; les prochains tomes sont attendus.

Les chroniques de Gervais d’Anceny. Tome 2 : Voleurs d’enfants

Maryse Rouy, Druide, Montréal, 2015, 303 pages