Portrait de France Mongeau en camionneuse

L'écrivaine France Mongeau ose ici une intrusion dans le monde mythique des grands routiers.
Photo: Magnus Johansson / iStock L'écrivaine France Mongeau ose ici une intrusion dans le monde mythique des grands routiers.

Elle tient à deux mains le lourd volant du camion-remorque, la nuit comble la pensée, la route défile. Une poète se glisse dans la cabine de ce camion conduit par une femme, avalée par la distance qui la fait fuir. Étrange et beau recueil qui retrace Les heures réversibles du voyage. France Mongeau ose ici une intrusion dans le monde mythique des grands routiers, suit l’itinéraire qui s’inscrit dans le bitume et la « chorégraphie des paysages ».

Cette piste empruntée par les gens du voyage n’est autre qu’une métaphore de la voie intime et irrévocable de toute vie. Alors, « chaque départ devient un pari dans la langue du camion », « là où elle serait une femme aimée avec un homme aimé dans l’angle mort de la phrase ». Littéralement avalée par la route du temps, par l’irrémissible avancée qui l’entraîne, aspirée par l’avenir, elle évite les embardées, elle regarde droit devant les feux rouges qui la précèdent et qui la guident. La poète conductrice n’est pas vraiment libre, ramenée sans cesse sur le droit fil de la route.

C’est l’heure d’une rêverie aléatoire alors que s’agitent les pluies et les ornières, au moment, peut-être, où « un enfant accourt saisit le ciel immobile dans l’intime solitude ligotée », au moment où, « les images de la route s’embraseraient les couleurs l’impossibilité des rires clairs projetés sur le filtre délicat des ailes des oiseaux avec lesquels elle devrait fuir ». Témoin et accompagnatrice de ces conductrices qui fendent le destin, l’âme de la poète parfois chavire.

Arrêt routier

 

Le film Le camion, de Marguerite Duras, est fatalement là, en fond de scène, qui passe, au moment des descriptions et des arrêts sur images. On a immédiatement le goût de monter à bord pour accéder à la puissance du déplacement, pour accompagner l’« intention immédiate des lunes et de la mort ».

La poète fait le pari de se reconnaître dans l’errance présumée qui lui impose de regarder au plus près le sort de cette femme au volant de sa destinée. « Alors elle décide de ne pas sombrer// Elle aborde à la plus claire conscience de sa propre déroute exil salvateur un apaisement qui nous fait plonger dans l’ordre véritable du monde. »

C’est toujours beau, intensément prenant et bien écrit. Un recueil qui ne cesse jamais de suivre sa belle voie en quête de sens. Une poète écrit au fil de ses mots, voyageuse de sens, et « du début à la fin elle sait qu’elle est seule telle une femme dans la lucidité des femmes ».

Les heures réversibles

France Mongeau, Le Noroît, Montréal, 2015, 80 pages

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