La Havane chantée par un Africain

Photo: BCCF

Une intrigue à peine crédible, des personnages énigmatiques, une ville qui bouge au son de la salsa, tel est le cocktail cubain que nous offre Tierno Monénembo, romancier d’origine guinéenne. Un cocktail qui, comme dans les daïquiris et les mojitos classiques, est fait d’une mixité totalement assumée. Le roman est à l’image de cette terre à laquelle le narrateur est fier d’appartenir et qu’il décrit en termes éloquents : « Nous ne sommes pas du monde, El Palenque, nous sommes le monde, et nous n’en sommes pas peu fiers. Nous sommes le produit de tous les frottements qu’a connus cette putain de terre ces cinq derniers siècles. Nous ne sommes pas les bâtards des Noirs et des Blancs, nous sommes les bâtards de tous les Blancs, de tous les Noirs, des Juifs, des Arabes, des Chinois aussi. » Édouard Glissant désignait les Antilles comme « la préface de l’Amérique ». On pourrait ajouter, après lecture du roman de Monénembo, que Cuba en est à la fois la préface et la postface, puisque le pays y est présenté tel un laboratoire vivant du métissage.

Un Africain du nom de Tierno Alfredo Diallovogui arrive un jour par avion à La Havane afin de retrouver les traces de sa famille. Il est cueilli dès l’aéroport par un certain Ignacio Rodriguez Aponte, qui fait profession de guider les touristes et de leur fournir, moyennant rétribution, un certain nombre de plaisirs. C’est lui qui prend en charge le récit et accompagne le voyageur dans sa quête identitaire. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, il s’agit bien d’un « Africain à Cuba à la recherche de ses racines ! […] En temps normal, c’était l’inverse qui se produisait. » Et l’histoire de ce Guinéen, surnommé El Palenque, de se dévoiler peu à peu, au fil des rencontres et des indices que le romancier laisse filtrer avec parcimonie, laissant ainsi le mystère planer jusqu’à la fin sur les relations qui unissent les personnages entre eux.

Chemin des origines

On apprend ainsi que le père de Tierno, un musicien réputé dont le surnom était Sam-Saxo, était venu participer au 11e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants à Cuba en 1978. Il y avait fait la connaissance d’une jeune femme, Juliana, qui sortait tout juste de l’université où elle venait de terminer des études de droit. Juliana suivra Sam-Saxo en Guinée, reviendra à Cuba accoucher d’un fils, puis retournera en Afrique quelques années avant de rentrer définitivement dans son île natale après la séparation d’avec son mari. Cependant, les lois guinéennes l’empêchèrent d’amener avec elle son fils alors âgé de cinq ans. C’est donc ce dernier qui, devenu adulte, tentera de renouer avec ses origines cubaines, n’ayant comme seuls repères mémoriels qu’une chanson et un bracelet de cuivre porté par sa mère.

À travers cette « histoire embrouillée », ainsi que la qualifie le narrateur, c’est moins la quête d’El Palenque qui retient l’attention que le portrait d’une société vivante et vibrante et l’atmosphère d’une ville aussi prodigue en séductions qu’en dangers de toutes sortes. Ainsi défilent tour à tour devant le lecteur médusé, à côté de personnages aux moeurs douteuses, un curé charitable, un poète admirateur de l’auteur persan Omar Khayyâm ainsi qu’une librairie catholique : « À La Havane, ces trois-là sont les seules reliques du passé à avoir échappé à la table rase. » Et le narrateur de promener ce même lecteur d’un quartier à l’autre de La Havane, du Vedado et du Malecon à la vieille ville où se trouvent les bars mythiques jadis fréquentés par Hemingway. Même Castro est présent indirectement dans le roman par une lettre qu’il aurait laissée au grand-père de Juliana, lui promettant la propriété de sa terre en guise de remerciement pour l’avoir hébergé alors qu’il était toujours dans le maquis. Pourtant, le romancier n’est pas tendre pour ce régime qui, une fois mis en place, a emprisonné certains poètes pour délit d’opinion.

Éloge de Cuba, ce « noyau du monde », le roman est aussi une ode à la musique cubaine : « Chez nous, la musique ne s’écoute pas, elle ne se danse pas, elle se vit. Elle ne s’adresse pas au corps, elle ne s’adresse pas à l’âme. Elle s’adresse à votre être tout entier. La musique est notre sang. »

Après Le roi de Kahel (Seuil, Prix Renaudot 2008) et Le terroriste noir (Seuil, 2012), Tierno Monénembo poursuit une oeuvre qui, chaque fois dans des territoires différents, cherche à jumeler la petite histoire à la grande histoire de l’humanité.

Les coqs cubains chantent à minuit

Tierno Monénembo, Seuil, Paris, 2015, 188 pages