La philosophie dans l’assiette: des racines du végétarisme à la «zoopolis»

Le canard-machine pensé par Vaucanson en 1738
Photo: Domaine public Le canard-machine pensé par Vaucanson en 1738

De quoi serait constitué le repas idéal ? La question a été posée maintes fois depuis l’Antiquité, comme le rappelle Renan Larue dans Le végétarisme et ses ennemis. Cette intrigante histoire de la « lutte entre végétariens et carnistes » montre que les débats portent bien peu sur la notion de goût ou de dégoût pour la viande, mais reflètent surtout deux manières différentes de voir le monde.

Et si le choix de manger de la viande trahissait une vision anthropocentrique ? « Le carnisme ressemble fort en effet à une métaphysique qui ne dit pas son nom et qui s’ignore elle-même, fait remarquer l’auteur, une métaphysique selon laquelle l’espèce humaine est la fin de toutes choses, le centre et le sommet de la Création. »

En empruntant au contraire la voie du végétarisme, un philosophe comme Porphyre (IIIe siècle ap. J.-C.) refuse de considérer l’animal comme étant au service de l’homme. Dans son traité De l’abstinence, un texte qui se rapproche étonnamment des discussions actuelles sur l’éthique animale, Porphyre soutient que les êtres humains et les bêtes ont des devoirs réciproques dont le premier serait tout simplement de ne pas s’entre-dévorer.

Mais la diffusion du christianisme porte un coup dur au régime végétarien, que l’on juge tantôt suspect, tantôt carrément hérétique. « Pour être catholique, c’est-à-dire universelle, l’Église doit devenir omnivore », constate Renan Larue, et « l’abstinence de viande sera perçue alors comme une superstition dangereuse et condamnée unanimement par les Pères de l’Église et les théologiens ». Les végétariens pourront toujours se contenter des jours maigres.

Les Lumières ont facilité la renaissance végétarienne en ébranlant la foi chrétienne et l’anthropocentrisme. Dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau reconnaît que les bêtes sont elles aussi douées de sensibilité. Faut-il rappeler que les animaux sont encore inclus dans la définition des « biens meubles » du Code civil du Québec ?

Faire corps

Les querelles entre carnistes et végétariens qui se prolongent jusqu’à l’avènement du mouvement végane au XXe siècle mettent en avant le problème de la place que les hommes veulent bien donner aux animaux dans le monde qu’ils partagent ensemble.

C’est l’une des préoccupations de Corine Pelluchon, dont l’approche prend comme point de référence la corporéité du sujet, sa matérialité, ses besoins et ses goûts, un point de vue menant à la composition d’une éthique qui prend en compte tout « ce dont nous dépendons ».

Manger n’est pas un geste dénué de signification, les aliments ne sont pas qu’une simple ressource utile à la survie de l’organisme. En se nourrissant, l’individu entre en relation avec le monde, souligne la philosophe. « Dès que je mange, je suis dans l’éthique : je dis si les autres hommes (présents, passés et à venir) et les animaux ont une place dans ma vie et dans le système de valeurs qui constituent mon identité. »

L’essai est à la fois important et ambitieux, dans la mesure où Corine Pelluchon réfléchit sur des thèmes trop peu explorés jusqu’à présent en philosophie, ce qui lui permet de « proposer une philosophie de l’existence intégrant ce que l’écologie nous enseigne sur le “vivre de” et d’en déduire une organisation politique liée à l’élaboration d’un nouveau pacte social ».

Puisque « vivre, c’est vivre de », la philosophe interroge ce rapport alimentaire au monde qui relie les individus à l’environnement et aux autres espèces. Le temps est venu pour Pelluchon, et bien d’autres, de poser les fondations d’une « zoopolis » qui garantirait notamment « plus de justice envers tous les membres de la communauté mixte que nous formons avec les autres vivants ».

Cette philosophie du monde nourricier est pour le moins gourmande, car l’ouvrage examine plusieurs questions, comme la faim et la malnutrition, le respect des écosystèmes et les défis environnementaux, les désordres alimentaires, l’élevage industriel et la cruauté animale. Mais la rencontre entre la phénoménologie et l’écologie révèle tout l’intérêt de revoir l’idée du vivre ensemble en faisant de l’alimentation le point de départ de la réflexion.

Le végétarisme et ses ennemis. Vingt-cinq siècles de débats

Renan Larue, PUF, Paris, 2015, 324 pages. Aussi: «Les nourritures. Philosophie du corps politique», Corine Pelluchon, Seuil, Paris, 2015, 392 pages