Barcelone la séductrice!

La ville de Barcelone la nuit
Photo: Jopsens / CC La ville de Barcelone la nuit

Barcelone ! Sa vie nocturne, la Méditerranée et les sensations fortes. Les tapas. La sangria. Le cava. Les ramblas. Les voûtes gothiques. La Sagrada Família. La Boqueria. L’omelette aux patates ou aux champignons. Le design et la mode bariolée. La multitude qui déambule ici, qui s’agglutine là, dehors. Sa langue et sa nation. Le spectacle permanent des Catalans. Le Belge Grégoire Polet a tout mis dans son roman.

Qu’on pense à Lelouch, à Altman, à Lucas, à Tarantino, à Resnais, à Soderberg, à González Iñárritu, à L’auberge espagnole. À tous ces films choraux, mosaïques de sketchs et de sous-intrigues reliées au dessein de la représentation en grand-angle, bien centrée par le monteur. Il y faut du rythme, de la musique et du drame. L’esprit du feuilleton et de la fresque. Le sens du trait, de l’humour et de l’incandescence. Un génie épique, un public populaire et un récit volontaire, qui enfile les maillons de l’exploit. Grégoire Polet, c’est ça.

Dans Barcelona !, à l’exception des joueurs de football, les noms sont fictifs, prévient l’auteur. Pourquoi ? Réponse de John Donne : « Aucun homme n’est une île, un tout, complet en soi […] ; la mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas ; c’est pour toi qu’il sonne. » Merveilleuse prose de 1624 ! Hemingway en tira le titre de son grand témoignage sur les Brigades internationales dans la guerre civile. Polet la choisit pour orienter son roman.

On est donc à Barcelone, en 2008. L’histoire s’y déroulera en quatre ans, dix parties et 64 petits chapitres, très vifs et dialogués. À la fin, c’est la crise et la paupérisation. Bien des Catalans pensent qu’une issue politique améliorerait leur sort. Sauf à vouloir attraper la vie elle-même, que dit cette fresque ? Les personnages venus des romans précédents de l’auteur, est-ce un pur jeu de verbe ou la matière du réel ?

Comme une bouteille à la mer

L’ennemi est toujours là. Gorgone, la droite économiste, se trouve en toile de fond. Ce qui plaît tant à l’auteur, c’est la fulgurance qui y répond. La persévérance des Catalans, malgré tout ce qui a de quoi affoler. Au début du livre, on est dans le port, devant cette Méditerranée qui a vu tant d’aventuriers et de commerçants, depuis des milliers d’années. Pere Català y met les voiles.

Tournons le dos à la mer. La ville se presse, grouillante, bruyante, insensée. Il y a Barcelonetta, où un enfant se sauve et, rattrapé, est jeté dans un coffre d’auto ; une robe de mariée topless ; un cadavre aplati dans une cave ; un gitan qui refuse de l’être ; des rues défoncées, des chantiers et des poursuites ; l’homophobie ; la police corrompue ; une prostituée découpée en morceaux ; des quartiers fameux ; des constructions insolentes ; des faillites ; le foot légendaire du Barça ; des rêves triomphaux, la liberté, le cinéma.

Le roman rebondit, jet de nouvelles, sirènes. La ville s’excite, et l’auteur la voit par les yeux de la jeune Begonya, elle qui devrait partir pour New York mais qui hésite, tiraillée entre les rêves de sa famille et Barcelone. Les conversations, les faits divers, les anecdotes compressées font une chronique informée et précise.

Polet anime un micro-trottoir imaginaire, se branche sur l’urgence catalane, saisit le désespoir et les dangers, expose l’incontrôlable et l’anarchie, comme la débrouillardise de survie. « Comme si le désespoir avait quelque chose de biologique », avait écrit Lévi-Strauss en 1955 à propos de l’Inde et des sociétés qui acceptent leur propre anéantissement. C’est ici l’inverse. Sauve qui peut.

L’action du roman est donc disséminée dans un branle-bas de péripéties. L’actualité est dans la rue, le boucan, la grosse musique et les flashs, les interjections, les interpellations. Les cambriolages, les vols à la tire, les agressions, les portables. Le grabuge. Le quartier déshérité, périlleux, des laissés-pour-compte de la Mina. Et en 2012, plein d’évictions. La classe moyenne dégringole, la fragilité devient alarmante, générale.

Sauver Babel

Mais il plane aussi une dimension d’invisible sur ce microcosme. L’appel de l’ailleurs, séduisant, mystérieux, fervent. Incarné par Veronica. Mais Barcelone s’accroche à son histoire et interpelle ceux qui pourraient donner à chacun — média, citoyen — la force de continuer le chemin.

Prenez le temps d’observer. « Il y a une chose qui le fascine, Gavilán, plus hélas qu’elle ne le console, c’est l’extrême beauté de ces minuscules preuves d’échec et de la tristesse en général. » Gavilán est libraire, portrait bijou parmi d’autres, vibrant et généreux « dans l’aimable atmosphère de la pensée », parmi l’« esprit loquace en silence » des livres qui l’entourent, voluptueux, volubiles ; il a compris que les grandes oeuvres du passé, telle Coriolan de Shakespeare, ne se sont jamais alignées sur l’inculture de leur temps. Il en sera la victime.

Barcelone offre au fil des pages un exemple de non-alignement — une « leçon sur la relativité du temps ». Étonnant, ce Bruno qui prend « un plaisir fou à lire les actualités du passé ». Tiens, le présent et le passé, ça se ressemble, comme les cafards dans les logements. Les destins courbes, brisés, il reconnaît cela. Barcelone, miroir de précarité et d’invention, voyez les congrès qu’elle attire, sans autre modèle qu’elle-même, par la force de l’intérieur.

Begonya, devenue fleuriste, doit maintenant payer un loyer à ses parents. Elle a envie de faire crever son angoisse, de « se sentir humaine et dégueulasse ». Rebondissement, elle trouvera l’amour en réalisant une commune utopique dans un squat, avec des Africains illégaux. Quant à Pere Català, retrouvera-t-il son port ?

Barcelona ! est une machine qui tourne, pas un roman à thèse, mais quand même une vrille dans ces politiques qui, partout, nous serrent la vis et nous diminuent. « Toujours cette ignoble tactique de la droite, qui profite de la crise pour faire passer le patrimoine public dans les mains du privé », dira Bruno, journaliste lucide qui voit ses collègues se faire licencier.

Ce roman sociologique, au cas par cas, improvise sur la crête des existences gâchées, de l’innocence et de la folie qui déferlent, ces dernières années. Son symbolisme hisse en quelque sorte la bannière rayée, rouge et jaune étoilée des Catalans, leur espoir de s’émanciper des retours de l’histoire à ce qu’ils ne connaissent que trop, les dérives de la très grande pauvreté.

Alors, c’est comment, Barcelone ? « Chhhhrrrrr, frrrrrrwaaa, tchrrrrr, bouuuuuu, tchaca, baaah. » Un rythme, un ring, une pulsation.

Grégoire Polet

Né en 1978 à Bruxelles, Polet a publié six romans aux éditions Gallimard, dont Madrid ne dort pas (2005) et Chucho (2009), qui se passent en Espagne. Chucho, jeune Gitan des rues mal famées de Barcelone, se retrouve dans Barcelona !. Tout comme y passent le Dr Chandeblez et sa fille Annabelle, sortis de Leurs vies éclatantes (2007), qui se passe à Paris. Diplômé de l’Université de Louvain, en Belgique, spécialiste de la littérature hispanique, il est aussi traducteur de littérature espagnole. Il vit le plus souvent en Espagne.

Grégoire Polet, Gallimard, Paris, 2015, 483 pages

Barcelona !