Louis Bernard dans l’espoir du pays

Louis Bernard
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Louis Bernard

Depuis au moins 15 ans, certains intellectuels québécois, surtout parmi les historiens, minimisent l’importance de la Révolution tranquille. Louis Bernard, l’influent haut fonctionnaire qui l’a vécue, pense autrement. Dans ses entretiens avec le politologue Michel Sarra-Bournet, il insiste : « c’était le jour et la nuit » entre l’esprit qu’elle créait et celui du passé. Il la voit comme une « vraie révolution », une « cassure », une « libération ».

Né à Montréal en 1937, Bernard, après avoir obtenu en 1964 un doctorat en droit administratif de l’Université de Londres, entre dans la fonction publique québécoise, aux Affaires fédérales-provinciales, en devenant conseiller du premier ministre libéral Jean Lesage. Dans le même domaine, il conseillera, de 1966 à 1970, les successeurs unionistes de celui-ci : Daniel Johnson et Jean-Jacques Bertrand.

Pour montrer à quel point la Révolution tranquille était nécessaire, Bernard souligne le « rattrapage » que le Québec a dû faire en s’inspirant notamment de l’Ontario. S’imposaient, entre autres, la création d’une fonction publique de carrière, non plus formée seulement au gré des élus, la présence déterminante de l’État dans les affaires sociales, les hôpitaux et les écoles, la nationalisation de l’électricité.

À l’opposé de quelques historiens ultraconservateurs d’aujourd’hui, Bernard rappelle l’ouverture quasi unanime des élites de l’époque au changement. Il signale que « la conversion de l’Union nationale aux valeurs et aux façons de faire de la Révolution tranquille », déclenchée par un gouvernement libéral, « a permis à celle-ci de vraiment s’implanter ».

Il montre que le mouvement indépendantiste sérieux découle de cette révolution : « On s’est aperçu que le fédéralisme constituait une limitation des capacités de l’État du Québec », ce moteur réinventé du progrès national. Dès l’élection des sept premiers députés péquistes en 1970, Bernard, homme de conviction, avait d’ailleurs couru le risque de quitter la fonction publique temporairement pour servir l’audacieux parti souverainiste qui ne constituait même pas l’opposition officielle.

Lévesque et la loi 101

À la suite de la victoire électorale du PQ en 1976, il est devenu le chef de cabinet de René Lévesque et a convaincu le nouveau premier ministre de la nécessité d’adopter la Charte de la langue française. Admirateur absolu de Lévesque, Bernard déclare, dans ses entretiens avec Sarra–Bournet : « Je peux témoigner que M. Lévesque a été favorable dès le départ à la loi 101. »

Cela contredit pourtant ce que Camille Laurin, le promoteur de cette loi, affirma en 1998 à son biographe Jean-Claude Picard : « J’ai eu beaucoup de difficultés à convaincre M. Lévesque, qui estimait que plusieurs éléments du projet étaient excessifs, comme l’affichage unilingue. » Le silence que Bernard garde sur les profondes hésitations de Lévesque ne doit toutefois pas laisser croire à une faiblesse de la conviction indépendantiste du conseiller retraité.

L’ancienne éminence grise du PQ pense que ce parti doit n’être rien d’autre que le moyen démocratique d’accéder à l’indépendance. Il ose même dire : « L’expérience montre que l’exercice du pouvoir n’est pas, en soi, propice à faire avancer la cause de la souveraineté. » Bernard aura consacré sa vie non pas tant à servir le pouvoir qu’à ouvrir le chemin de la liberté.

Certains pensent que nous devons faire l’indépendance pour régler nos problèmes. Moi, je pense que c’est pour nous réaliser nous-mêmes.

Louis Bernard Entretiens

Michel Sarra-Bournet, Boréal, Montréal, 2015, 304 pages