Ceux qui restent

Bouleversant à l’extrême, ce «Pauvres petits chagrins» de Miriam Toews
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Bouleversant à l’extrême, ce «Pauvres petits chagrins» de Miriam Toews

On reconnaît les sujets d’intérêt de l’auteure de Drôle de tendresse (Boréal), Prix du Gouverneur général 2004 en fiction de langue anglaise. L’enfance au sein d’une communauté mennonite hyperconservatrice. Le désir de s’en extirper. Les relations complices entre soeurs. La littérature, l’art, comme refuge. Et la maladie mentale, les tendances suicidaires. Et l’impuissance des proches à sauver ceux qui en souffrent.

Miriam Toews a déjà consacré un ouvrage biographique à son père bipolaire, mort suicidé : Jamais je ne t’oublierai (Boréal). Elle a aussi abordé la dépression et le comportement suicidaire d’une soeur dans Les Troutman volants (Boréal). Dans son septième roman, Pauvres petits chagrins, elle remet ça.

Le père est là, dans toute sa complexité, comme une ombre qui plane. Son suicide est relaté, mais davantage pour replacer l’histoire familiale dans son contexte. C’est la soeur qui est à l’avant-plan. La soeur aînée, désespérée, qui répète les tentatives de suicide, décidée à en finir.

Nous sommes soeurs

Comment cela est-il possible ? Comment s’expliquer qu’Elf, sa grande complice, son modèle depuis l’enfance, veuille à ce point tourner le dos à la vie ? se demande sa cadette, Yoli, qui prend en charge le récit. Elf a tout. Pianiste au talent fabuleux, elle mène une carrière internationale extraordinaire. Elle a un mari aimant. Elle a la richesse. La beauté.

Alors que Yoli, elle… sa vie : un fiasco. Deux mariages qui ont échoué. Deux enfants, devenus adolescents, qu’elle a eus avec deux pères différents et en face de qui elle ne se sent pas à la hauteur comme mère. Des aventures sexuelles qui ne mènent nulle part. L’argent qui manque. Pour ce qui est de la carrière : Yoli a connu un certain succès avec une série de livres pour adolescents, sans plus. Elle planche sur un vrai, vrai roman, traîne partout son manuscrit, mais va-t-elle y arriver ?

Bref, Yoli a toutes les raisons d’être désespérée, se dit-elle. Alors, pourquoi est-ce sa soeur qui déprime ? Est-ce qu’il y aurait des personnes du côté de la vie — Yoli, tout comme sa mère, d’ailleurs — et d’autres du côté de la mort — Elf, leur père ? Est-ce que ce serait dans les gènes ? Jusqu’à quel point ?

Le suicide vu par ceux qui restent. C’est l’angle adopté dans ce roman. Ceux qui restent avec leurs questions, leur chagrin, leur manque. Et leur impuissance, leur culpabilité.

Yoli, qui vit à Toronto avec sa fille, multiplie les allers-retours à Winnipeg pour voler au chevet de sa grande soeur à l’hôpital. Elle énumère toutes les bonnes raisons qu’elle a de rester en vie. Elle passe en revue toutes les grandes oeuvres littéraires qu’elles ont lues. Elle fouille dans leurs meilleurs souvenirs d’enfance. Elle l’engueule, aussi. Elle lui parle comme seule une soeur, ou une amie de longue date, quelqu’un d’aimant sans condition, peut s’adresser à une personne en déroute.

Dans la dignité

Leurs échanges ressemblent à ceci : « Arrête juste de me mentir sur la vie, dit Elf. D’accord, Elf, je vais arrêter de te mentir si tu arrêtes d’essayer de te tuer. » Ou encore à ceci : « Yoli, a-t-elle dit, je te déteste. Je me suis penchée pour l’embrasser et je lui ai répondu à voix basse que je savais, que j’étais au courant. Moi aussi, je te déteste, ai-je dit. C’était la première fois que nous articulions notre principal point de désaccord. Elle voulait mourir et moi je voulais qu’elle vive et nous étions des ennemies qui s’aimaient. »

Peut-on sauver quelqu’un qui ne veut pas l’être ? C’est une des grandes et tristes questions auxquelles est confrontée Yoli. Elle est aussi profondément déchirée par la demande d’Elf de la conduire en Suisse, où elle espère pouvoir se suicider en paix. L’amour d’une soeur peut-il aller jusque-là ?

Bouleversant à l’extrême, ce Pauvres petits chagrins, qui doit son titre à un poème de Coleridge. D’une infinie tendresse, ce roman. Désespéré, désespérant. Mais aussi : drôle, plein d’humour inattendu, parsemé de clins d’oeil pétillants, d’envolées lumineuses. Un roman en montagnes russes.

Pour aller plus loin

Lire des extraits du roman

Miriam Toews en cinq dates

1964 Naissance au Manitoba, dans une communauté mennonite, qu’elle finira par quitter pour aller vivre à Montréal, à Londres, puis à Toronto.

1996 Parution de son premier roman, Summer of My Amazing Luck.

1999 Journaliste pigiste, elle remporte la médaille d’or du National Magazine Award dans la catégorie «Humour».

2000 Après un deuxième roman, elle fait paraître un essai biographique, Swing Low : A Life (Jamais je ne t’oublierai), dans lequel elle se met dans la peau de son père bipolaire et suicidaire pour raconter sa vie.

2014 La version originale de Pauvres petits chagrins est finaliste au prix Giller.

On se demande : mais comment c’est possible? Penser qu’avec toutes les mesures de sécurité que nous employons aujourd’hui pour nous protéger du dehors — clôtures et détecteurs de mouvement et caméras et écran solaire et vitamines et verrous et chaînes et casques de vélo et cours de cardiovélo et gardiens et portails —, nous puissions cacher des tueurs secrets à l’intérieur de nous… Que nous puissions nous retourner contre notre moi heureux comme des tumeurs envahissent des organes sains, comme des mères « normales » jettent soudain leur bébé du haut du balcon… Qui a envie de penser à des horreurs pareilles?

Pauvres petits chagrins

Miriam Toews, traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Boréal, Montréal, 2015, 384 pages