Renaud-Bray bouscule le milieu des librairies

«Pas de bol», huitième tome de «Journal d’un dégonflé», est vendu chez Renaud-Bray depuis vendredi.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir «Pas de bol», huitième tome de «Journal d’un dégonflé», est vendu chez Renaud-Bray depuis vendredi.

Une nouvelle ère débute-t-elle pour le marché de la librairie québécoise ? Plus compétitive ? La question se pose devant un geste de Renaud-Bray, qui a décidé de faire fi de la tradition voulant que toutes les librairies de la province mettent sur leurs tablettes les nouveautés, à un jour convenu, afin que les lecteurs de la Côte-Nord, de l’Abitibi ou de Trois-Rivières puissent obtenir les titres espérés en même temps.

Depuis vendredi dernier, la plus grande chaîne de librairies au Québec propose en magasin et sur son site Internet des exemplaires du fort attendu livre pour adolescents Journal d’un dégonflé, tome 8. Pas de bol !, alors que toutes les autres librairies au Québec ne le recevront que ce mardi. Le prix demandé par Renaud-Bray, à 22,95 $, était de 3 $ supérieur au prix suggéré par le distributeur. Du jamais vu, selon les observateurs du milieu.

Quelques dizaines d’exemplaires du dernier tome de la série de Jeff Kinney (Seuil) se trouvaient vendredi au Renaud-Bray de la rue Fleury à Montréal. Lundi, 38 exemplaires étaient disponibles à la succursale de la rue Saint-Denis.

« La distribution de livres est une chaîne de montage. C’est une question de logistique, afin de répondre aux besoins de tous au même moment », expliquait lundi au Devoir Benoît Prieur, directeur général de l’Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF). Les libraires reçoivent en général les nouveautés le jour de leur mise en vente, dans quelques rares cas 24 heures ou 48 heures à l’avance afin de faire la mise en place. M. Prieur ne se souvient pas d’un libraire qui n’aurait pas respecté une date de mise en vente. « Rappelez-vous le gros lancement du dernier tome d’Harry Potter [en juin 2003]. Les librairies avaient ouvert à minuit pour respecter la date et pour répondre aux attentes des lecteurs. »

Us et coutumes du livre

Journal d’un dégonflé est un best-seller annoncé, et certains s’attendent à ce que quelques milliers d’exemplaires soient vendus au Québec. Pour Blaise Renaud, p.-d.g. des librairies Renaud-Bray, la mise en vente devancée n’est qu’un signe de respect envers ses clients. « Nous offrons à notre clientèle un choix inégalé, a-t-il répondu par courriel au Devoir, et nous déployons les meilleurs efforts afin que les livres soient mis en vente avec le moins de décalage possible par rapport à leur parution à l’étranger. »

N’est-ce pas interrompre une coutume de fair-play commercial entre libraires que de mettre un titre en vente avant que ses concurrents ne puissent le faire ? « À nos yeux, rétorque Blaise Renaud, c’est le distributeur local des éditions du Seuil [Dimedia] qui manque de fair-play face aux libraires et aux consommateurs en retardant la livraison. » Le livre est en vente en France depuis le 8 janvier. Selon une source du milieu du livre, les exemplaires du distributeur sont arrivés par bateau au Québec vendredi dernier, et arriveront aux libraires aujourd’hui. Certains laissent entendre que Renaud-Bray n’a pu faire venir les livres que par avion pour les avoir si rapidement.

Sur la question du prix de vente, Blaise Renaud précise que « le prix de détail indiqué par le distributeur local des éditions du Seuil était récemment de 22,95 $. Nous ajusterons notre prix sur le nouveau prix de détail suggéré de 19,95 $ ». La correction a été apportée dans l’heure suivant les questions de notre journaliste, sur le site transactionnel de Renaud-Bray.

Concurrence déloyale?

La directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ), Katherine Fafard, était fort dérangée par l’initiative de Renaud-Bray. « Jamais nous n’avons vu un libraire vendre une nouveauté avant la date de la mise à l’office. Cela aurait été carrément impossible. Rappelons que la Cour supérieure a, en juin 2014, rejeté la demande d’injonction déposée par Diffusion Dimedia contre la chaîne de librairies. Cette dernière importe depuis directement de France certains livres, qui sont pourtant distribués de manière exclusive sur le territoire québécois par Dimedia. Nonobstant, le fait que le livre est vendu plus cher que le prix de détail suggéré par l’éditeur, les librairies indépendantes, les coopératives en milieu scolaire et les autres chaînes sont donc pénalisées, parce qu’elles respectent les lois [Loi dans le domaine du livre et Loi sur le statut de l’artiste] ! »

Il faut rappeler qu’un conflit commercial oppose Diffusion Dimedia — qui représente plus de 300 éditeurs québécois et européens (dont le Seuil) — et les librairies Renaud-Bray depuis avril 2014. Ces dernières auraient changé unilatéralement les règles commerciales ; Dimedia a rétorqué en cessant la livraison de ses titres ; Renaud-Bray s’est depuis de son côté procuré par ses propres moyens certains titres afin de les vendre. Un recours judiciaire est en marche.

Pour l’ADELF, « le milieu québécois du livre s’est donné une série de règles d’affaires qui évite qu’un détaillant plus fort que les autres écrase ses concurrents, domine le marché, puis finisse par fixer le prix de vente des livres comme il le veut. Renaud-Bray refuse de se soumettre à ces règles. Cette situation est préoccupante. Dans le cas de Journal d’un dégonflé, les autres libraires subissent une concurrence déloyale, les droits de l’importateur sont spoliés et le lecteur a peut-être payé son livre plus cher. Il n’y a que des perdants ».

Dimedia, de son côté, regrette « cette situation qui contribue à déstabiliser le réseau des librairies », mais refuse de commenter davantage la situation.

13 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 10 février 2015 04 h 50

    Des colonnes d'une culture d'un art....

    ...celui de la littérature, sont-elles tombées aux mains de ce nouveau dieu dollar? Déchirante la frontière entre «l'art pour l'art» et «l'art pour l'argent» et l'inverse. Un peu comme «la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres». Monsieur Renaud appose une signature confirmant que «les livres» sont un commerce avant tout. «Ne sont qu'un commerce?» Il serait bon de lui demander. Évident qu'il en montre des couleurs. Sont-elles de la famille néolibérale? Ce serait dommage pour la dignité des auteurES qu'il «vend»
    Je suis un «petit» auteur ne faisant pas partie du rouage de «grosses machines». Oui, il m'arrive d'en souffrir...je corrige.. que mon «égo» en souffre jusqu'à en faire des crises d'envie.. Je souris. «On a bien le talent que l'on a». Comment clore mon commentaire ? J'y pense et me vient cette réflexion-question: «Ah! Si j'étais un livre...sur quelle sorte de tablette aimerais-je me retrouver pour offrir le beau de moi-même que je porte?»
    Gaston Bourdages
    http://unpublic.gastonbourdages.com
    P.S. Madame Lalonde...mes respects et mercis à vous pour nous tenir si bien informésES.

    • Danielle Houle - Inscrite 10 février 2015 09 h 50

      Comme vous je suis un petit auteur. J'aurais pu me plier et soumettre mon "premier né" à un éditeur. Toutefois, celui-ci se serait approprié le droit d'auteur de mon oeuvre et m'aurait versé 40 sous par livre vendu pour me consoler. Oui je suis envieux de voir tous ces livres sur les tablettes de Renuad-Bray, mais je ne regrette pas de ne pas avoir vendu mon âme au diable. Dans ce nouveau monde ultra-capitaliste, les jeunes musiciens auteur-compositeurs ont aussi compris qu'il faut éviter de vendre son oeuvre à un conglomérat Universal.

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 février 2015 07 h 34

    J'avais raison

    En décembre dernier, pour la première fois, j'ai boycotté Renaud-Bray pour l'achat de mes cadeaux de Noël.

  • Monique Richer - Abonné 10 février 2015 08 h 09

    Boycottons Renaud-Bray

    La seule réponse sensée aux gestes insensés de Renaud-Bray est le boycott.
    Je souhaite que les Librairies indépendantes du Québec (LIQ) se dotent d'un service d'achats par internet plus efficace pour contrer les ventes en ligne de Renaud-Bray.
    Quand Blaise Renaud ne vendra plus que de la papetrie, il pourra gérer ses magasins comme de boîtes à chaussurespuisqu'il ne veut pas se plier aux lois qui régissent les libraires.
    Monique Richer

  • Mélanie Guillemette - Inscrit 10 février 2015 09 h 20

    Selon moi

    Selon moi, le boycott est une bonne maniere de se faire entendre en tant que consommateur. Or, je crois que je vais aussi leur faire parvenir un courriel/commentaire sur leur page web, pour montrer mon mecontentement. Ainsi, sauront-ils qu'ils ont perdu une cliente pour un manque de respect envers les librairies indepedantes. Je vous encourage a en faire de meme.

  • Lise St-Laurent - Inscrite 10 février 2015 09 h 31

    Bravo!

    Que veut-on au juste? Je me porte à la défense de Renaud - Bray dans ce dossier et je l'invite à poursuivre. Il faut changer les règles afin que plus de gens aient accès à des livres autant qu'ils le désirent, n'est-ce pas le but à atteindre? Il le fait avant les autres, c'est un best - seller annoncé et le prix est plus élevé, il est où le problème si on veut payer plus? Ce secteur est tellement sclérosé , il est temps qu'on change la donne, l'important c'est la disponibilité pour faire lire davantage.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 février 2015 11 h 11

      Renaud-Bray a-t-il clairement écrit, sur ses présentoirs: «livre vendu plus cher qu'ailleurs et avant la date de lancement officielle»?

      Si on veut changer le système, on négocie, on ne se sert pas de son pouvoir pour tasser les autres. Même les «carrés rouges» ont passé près de deux ans à tenter de négocier avec le gouvernement libéral avant de sortir dans les rues.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 10 février 2015 11 h 32

      @ Mme. St-Laurent

      Je me demande quelle partie de l'argumentaire vous manque. Vous applaudissez à ce libéralisme monopolistique? Est-ce que vous refusez de comprendre que cette tactique à court terme n'est en place que pour affaiblir les concurrents, non pas pour "servir la clientèle", et qu'à moyen terme, un monopole de RB ne permettra pas d'améliorer la "disponibilité" mais fera plutôt en sorte que 10 best-sellers soient promus partout en tout temps, vers un conformisme niveleur qui sera au désavantage des auteurs et des lecteurs.

      Donc, le résultat sera exactement l'inverse de ce que vous souhaitez, vous comprenez?