Éclairs des créatrices déchirées

Auguste Rodin, Femme allongée, 1880. Crayon et aquarelle sur papier.
Photo: Wikimedia Commons Auguste Rodin, Femme allongée, 1880. Crayon et aquarelle sur papier.

Le livre Le cimetière des filles assassinées, de Jacques Beaudry, paraît alors que l’on souligne qu’il y a 70 ans les Alliés découvraient, de janvier à mai, les camps de concentration nazis. La question que pose l’essayiste n’en devient que plus brûlante. Pourquoi Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane et Nelly Arcan ont-elles dans leurs oeuvres littéraires associé l’abîme de leur désespoir de femmes meurtries à « des images de guerre et d’oppression totalitaire » ?

L’Américaine Sylvia Plath (1932-1963), épouse malheureuse de l’Anglais Ted Hugues et qui, comme lui, s’illustra en poésie, l’Autrichienne Ingeborg Bachmann (1926-1973), dont Thomas Bernhard admirait les vers, étaient beaucoup plus âgées que la Britannique Sarah Kane (1971-1999), enfant terrible de la dramaturgie, et que la romancière québécoise Nelly Arcan (1973-2009). Mais toutes se sont donné la mort, si l’on croit au suicide d’Ingeborg Bachmann, victime de l’incendie de sa chambre d’hôtel.

Philosophe et critique littéraire québécois né en 1955, Beaudry soutient que des « forces violentes capables de briser une vie intérieure » ont assassiné les quatre créatrices et qu’elles « ne seraient pas sans rapport avec celles qui ont bouleversé l’histoire du monde et qui secouent encore son actualité ». Fondé sur une analyse approfondie de la vie et des écrits de ces femmes, l’ouvrage dépasse l’étude et devient un dialogue avec les disparues. L’auteur les ressuscite en les tutoyant.

En s’adressant à Sylvia Plath, Beaudry participe à la féminité angoissée de la créatrice, de la mère, de l’amoureuse : « Je voudrais une vie conflictuelle, disais-tu, un équilibre entre les enfants, les sonnets, l’amour et les casseroles sales. Et affirmer la vie, de manière fracassante, sur les pianos et les pentes de ski, et aussi au lit au lit au lit » (Oeuvres, Gallimard). Mais les doux conflits du bonheur quotidien n’apparaissent pas.

Le vide subsiste, d’autant que Sylvia imagine que son père, né en Allemagne, a l’Europe sanguinaire qui lui colle à la peau. Dans Papa, l’un des plus poignants de ses poèmes, elle accable l’homme chéri, mort lorsqu’elle était encore enfant : « Toutes les femmes adorent un fasciste. » Elle y ajoute : « Il se peut bien que je sois juive » (Ariel, Gallimard).

Beaudry voyage dans l’intuition poétique de Sylvia. Il se félicite qu’elle ait associé, par amour-haine de son père, la puissance meurtrière nazie à celle que les États-Unis, son propre pays, avaient déployée au Japon en 1945, dans des circonstances pourtant différentes. Tu as été, dit-il à Sylvia, « assez intrépide pour te rapprocher d’une horreur qui pouvait sembler si éloignée (la Shoah et Hiroshima) jusqu’à ce que tu puisses saisir cet enfer comme s’il s’agissait d’une affaire familière ».

 

Anéanties

Le père d’Ingeborg Bachmann ne fut pas, quant à lui, un nazi imaginaire mais combien réel. Aussi l’Autrichienne, hantée par le non-sens métaphysique de l’horreur hitlérienne, fait-elle du Créateur en personne, dans sa pièce Le bon Dieu de Manhattan (Actes Sud), l’auteur d’une série d’assassinats de couples d’amants. Ce qui permet à Beaudry de dire à Ingeborg : « La figure du Dieu monstrueux t’a accompagnée tout au long de ta vie. »

C’est une façon raisonneuse mais juste de résumer le désarroi de cette femme brisée. L’artiste elle-même exprime son état d’esprit dans un poème d’une étrange beauté : « Où que nous allions sous l’orage de roses / la nuit est illuminée d’épines, et le tonnerre / du feuillage, naguère si doux dans les buissons, / est désormais sur nos talons » (Poèmes, Actes Sud).

Du Dieu meurtrier d’Ingeborg Bachmann, nous passons à l’absence pure et simple de l’au-delà pour refléter plus brutalement encore la violence humaine dans Anéantis, de Sarah Kane (L’Arche), pièce créée en 1995. « Pas de Dieu. Pas de Père Noël. Pas de fées. Pas de forêts enchantées. Rien, putain de rien », statue l’un des personnages, un homme mûr qui viole une jeune femme en Angleterre.

Sur scène, d’une explosion inattendue surgit un soldat brutal. Beaudry déclare à la dramaturge : tu as compris que la vie privée dépend de l’universel « en faisant entrer, sans la nommer, la guerre de Bosnie, et tout ce qu’elle avait de cruel, dans une simple chambre d’hôtel ».

 

Double peau

De son côté, Nelly Arcan introduit, en 2007, un symbole de la guerre d’Afghanistan, la burqa, dans À ciel ouvert (Seuil), dernier roman paru de son vivant. Le mot reviendra dans le titre de son livre posthume : Burqa de chair (Seuil). En fait, il n’évoque pas tant pour elle le conflit d’Asie centrale que la guerre subtile que tant de femmes occidentales, souvent esclaves du voyeurisme masculin, livrent contre elles-mêmes.

Il s’agit de « l’acharnement esthétique », précise la romancière, qu’elles déploient sur leur propre corps pour mettre « à la place de la vraie peau une peau sans failles, étanche, inaltérable, une cage ». Beaudry a la perspicacité de rapprocher du film Salò, de Pier Paolo Pasolini, la mise à nu que Nelly Arcan fait, écrit-il, de « toutes les blessures subies pour être belle d’une beauté industrielle ».

Selon lui, l’écrivain et cinéaste italien, qui « avait trouvé dans le sadisme une analogie du pouvoir fasciste », décrivit, à l’écran, dès 1975, « l’humiliation des corps » lorsque « la marchandisation » les « chosifie ». Beaudry montre ainsi que Nelly Arcan, la plus jeune des créatrices dont il traite, rend encore plus actuelle, plus épidermique, à la suite de ses trois soeurs aînées, l’écriture du drame de l’humanité au tréfonds de la souffrance lumineuse des femmes.

Ingeborg Bachmann
Sylvia Plath

Tuez l’imagination et vous assassinerez l’humanité.

Le cimetière des filles assassinées. Sylvia Plath, Ingeborg Bachmann, Sarah Kane, Nelly Arcan

Jacques Beaudry, Nota bene, Montréal, 2015, 152 pages