D’une mère à l’autre

Tu ne vois pas comme un oiseau, dit Louise Marois à sa mère, car « les paysages de l’enfance font du bruit dans [sa] tête ». Le père à l’écart, ne restent que la mère et la fille. Et le texte ainsi défilé autour d’elles, prisonnières d’une passion confuse, se déplie d’abord en prose narrative, puis en vers libres. Dans la zone grise de la maison de la mère, des mots gris, des suies. Sans concession, la mort si proche de la mère : « Tu frappes ton visage de ton poing, tu as mal. De la glace sur l’enflure, l’infection de ta joue et tu frappes. Insupportable. Tu vas mourir. On t’installe pour que tu puisses être seule avec ta mort. » Frontale, la douleur…

Retour sur images, sur l’enfance laissée vacante par la partante : « la ruelle une entaille / jusque dans ses bords ses dentelles d’acier / cassée de partout / naître de ça / d’une ruelle poussiéreuse ». Le « mésamour » de ce couple mère-fille. Depuis l’école primaire, depuis les dessins reproduits dans le recueil pour témoigner du don, depuis ce qui, mal reçu, a survécu de cette passion, depuis tant de désirs, les poèmes sont là, jusqu’au bout.

Louise Marois signe un très beau livre d’une rare intensité. D’un geste quotidien à un autre, d’un souvenir à la vivacité actuelle de son surgissement, l’entreprise évoque parfois celle de Denise Desautels, mais autrement, inscrite dans une simplicité désarmante qui ravive déjeuners et jeux fragiles, regards volés et sentiments contraints. En fin de livre, la longue prose narrative reprend son droit fil, revient à la mort exacte qui fait si mal, qui fait trembler, cette mort offerte « comme un vieux bouquet ».

Parler de l’autre

L’imagination matérielle qui est en jeu dans Langue maternelle convoque la sensualité des fruits, l’imminence d’un geste de la femme aimée et le goût suave du plaisir à la bouche. Quoique, de tous les sens, la vue détienne en elle le trésor du monde encastré dans la pupille de l’autre, souvenir inamovible ou sublimé par le rêve haletant qui palpite encore au réveil. Ou mieux encore, la main posée, sensuelle, sur une épaule, le frôlement du plaisir éphémère à l’éveil des sens.

Si les amours ont la part belle dans ce beau recueil, l’amitié y tient aussi le phare. Un peu à la manière de Jean Royer qui convie l’autre comme la source d’une parole vivifiée, Jean-Philippe Dupuis raffermit son âme à l’aune essentielle des présences aimées. Les livres oriflammes, en fait, à bout de bras pour atteindre la parole, depuis Kafka ou Camus, depuis Verlaine, Ferron ou Miron « dissipé[s] dans un rêve / Dans une autre façon de prendre le temps / Comme une fusée de carton / Qui ne peut jamais aller bien loin / Pas encore / Tout s’éloigne ».

Lire ce recueil touchant et bien écrit est un baume dans le bruit ambiant.

Tu ne vois pas comme un oiseau

Louise Marois, L’Hexagone, Montréal, 2014, 112 pages. Aussi: «Langue maternelle», Jean-Philippe Dupuis, Le lézard amoureux, Montréal, 2014, 54 pages