Le pire est toujours certain

Claire Legendre place son récit au sommet de la crise hypocondriaque.
Photo: Richard Klicnik Claire Legendre place son récit au sommet de la crise hypocondriaque.

Perdre quelqu’un. Perdre un amour. Perdre son pays. Perdre la santé. Perdre le nord. Qu’arrive-t-il quand ce sentiment envahit votre vie, vos moindres pensées au quotidien ? Est-il possible que, soudain insoutenables, vos sensations se transforment en émotions à la puissance cube ? Le pire, comme dit l’adage, est-il toujours certain ? Claire Legendre y répond avec son propre corps dans Le nénuphar et l’araignée.

Quel est ce nénuphar qui envahit les poumons de Chloé dans un fameux roman de 1947 ? Il a fait les beaux jours de L’écume des jours (Livre de poche), et Boris Vian en était le maître. À son tour, Claire Legendre place son récit au sommet de la crise hypocondriaque. En trente-cinq brefs chapitres, très enlevés, mi-drolatiques mi-catastrophiques, la romancière détaille l’assaut des peurs qui font le défi de l’acteur, tandis que le pire, pressenti illusoirement, se transforme en réalité menaçante.

Des fantasmes, on passe sur un autre plan, celui du réel frappant de plein fouet. Bienvenue sur la scène du crime qui, d’une manière moliéresque, poussée dans les avenues d’un caractère, sollicite les avancées de la médecine contemporaine. Le livre est brillant, illustré d’anecdotes savoureuses et pathétiques, petit bijou d’autocritique qui décape l’angoisse avec une vigueur épatante.

L’entropie du pire

Avec l’humour de ses livres précédents, Legendre observe et relate ses paniques, avec la même acuité qu’un entomologiste dépiaute un coléoptère. L’heure narrée est grave, puisque, à la plume experte, correspond le tranchant du bistouri. Elle captive, en ironisant sur les obsessions et les maniaqueries qui font la loi des séries, pensées et actes farfelus répondant aux ennuis dont on dit qu’à force ils se multiplient.

Le récit va plus loin. Il interroge. Comment entrer dans le monde d’autrui, toucher sa plus intime individualité ? Tous les romanciers se posent cette question, et Legendre la retourne dans tous les sens. Au coeur du bouquet de ses réponses, elle met bibi. C’est désarmant, tant de symptômes et si peu de réalité. Tant de paniques avec autant de fantaisie. Tant de traits soulignés et une si poignante mélancolie. L’épanchement mesure la solitude qui ne s’arrache à elle-même qu’au prix de sa lucidité.

Je est un autre, et l’auteure en fait une force dans chacun de ses livres. À battre ce « moi » comme plâtre, à foncer dans l’absurde, comme dans la devise des Shadoks — plus ça rate, plus on a de chances que ça marche —, elle traverse des frontières. Sa scène, c’est l’empathie qu’elle met à connaître l’affolement qui lui fait toucher ce qu’on demande d’ordinaire à un autre : émouvoir, tout en livrant en pâture la folie du personnage en acte. Tout est jeu, tout est illusion, tout est véritable.

Ainsi, le feu couve sous la cendre. « Le pire avec la fiction, c’est qu’elle ne sert à rien pour se protéger. Même pas un cocon : pour peu qu’on y croie, elle fait aussi mal que la réalité. » Nous entrons avec Legendre, en douce, dans l’univers des travers d’autrui. Comme Ésope dans la vérité de tous.

Plus grand est le jeu, pire est la déperdition du sujet moqué. Il s’impose. Dans la peur panique d’un danger extrême, le risque qu’il se perde, qu’il disparaisse, qu’il meure vient moins du réel que des mots qui en rendent compte. Il se tue à le répéter.

Hallucinations et mille bévues

Hypersensible, pitoyable et rebondissant dans les péripéties, avec sa certitude d’en faire trop, Legendre livre une large part émotionnelle de sa nature. Émerveillement et angoisse. Surréalisme. Synesthésie. Hallucinations d’un vivant enfariné.

L’introspection découvre ainsi le paysage montréalais, québécois, qui cadre cette sensorialité très fine. Entre psychopathologie et description, ce pan d’autobiographie élargie au fantastique, très subjective, associe pensée du non-verbal et de l’incorporé à la conscience elle-même. L’écriture est une merveilleuse paroi poreuse, et la romancière, en animal phobique, devient cet insecte envahissant, ces frêles ailes vibrantes et cette défense qui se joue sur le mode de la faiblesse et de l’auto-trahison.

Russell disait qu’il y a deux formes de connaissance : par la description et par l’expérience. Legendre a l’art de pratiquer cette double distance et d’y ajouter la transe. Qui aurait cru que ce qui faisait la force du XVIIe siècle classique trouverait autant d’actualité dans cette farce centrée sur l’auteure, qui sait en même temps présenter son actuel pays d’adoption, où elle professe la littérature ?

Claire Legendre en trois titres

Le nénuphar et l’araignée
«L’hypocondriaque ne craint rien tant que d’être pris au dépourvu. À vouloir à toute force maîtriser son destin, parer les coups à venir, il paie inlassablement son péché d’orgueil. Dans ses moments de lucidité, car il en a, l’hypocondriaque reconnaît volontiers que, tant qu’il peut passer son temps à inspecter ses murs — ou le téléphone portable de son conjoint — en tâtant ses côtes, c’est qu’il n’a pas d’autre souci que l’anticipation des soucis futurs.» Mise à nu.
La méthode Stanislavski (Grasset, 2006)
«C’est ma faute. J’avais prévu tout ça, en rêve, en roman. Après… je crois que je me suis laissé déborder par mon enthousiasme. C’était une idée excitante. Ce n’est pas le moment de la ramener, mais je dois avouer que, jusqu’à ce que ça tourne vinaigre, j’étais assez fière.» Ainsi commence un imbroglio romain, dans la Villa Médicis et l’air empoisonné où se monte un drame d’artistes haïssables. De la scène au crime, il n’y aura qu’un pas. Décadence et satire font un jeu aussi subtil que cruel.
L’écorchée vive (Grasset, 2009)
«Le conte de fée, justement, c’était de ne rien dire. S’il venait à l’apprendre, l’histoire ne vaudrait plus rien. L’ignorance de François était le seul gage que l’histoire serait belle, c’était mathématique.» Dix ans après Viande (Grasset), un roman très cru qu’elle a écrit à dix-sept ans, Legendre raconte un secret sis dans un corps. Expérience aiguë de la réalité par le corps.

Le Nénuphar et l’araignée

Claire Legendre, Les Allusifs, Montréal, 2015, 103 pages



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