Le virulent effort de mourir

Ode ultime pour une mère centenaire : Hélène Cixous revoit le chemin de sa disparition comme une odyssée. Ce livre exceptionnel lui a valu le Grand Prix de la langue française ainsi que le prix Marguerite-Duras.
 

Perdre une mère adorée. Être là, collée aux ultimes méandres et soubresauts de la vie qui s’étiole, se raréfie et se défait. Entre larmes, bribes de cris et parfois des rires, Ève trépasse en 2013, au bout de cent trois années. Vivre dans la culture, y mourir au bout de son âge et des transformations, avec les contingences de l’histoire et les choix familiaux, n’empêche pas la nature de programmer sa danse. Une danse macabre, aux mains soudées aussi sommées de se lâcher.

Homère est morte… est l’opus le plus complet, après Hyperrêve (2006), Ciguë (2008),Ève s’évade (2009), que Cixous aura consacré à Ève, accoucheuse de son métier. L’hyper vigilante Hélène a voulu garder Ève dans son extrême vieillesse, alitée avec ses escarres et sa défiguration, en forme ironique de Ça va, traits jaillis de Pierre Alechinsky, graveur à l’acide, pour ce livre.

Cixoux, mère et fille, c’est un amour continu, sublime. Accrochée aux instants nus et crus, notés, la mort griffe ces restes de corps/esprit pour ne laisser que crêtes de faits, saillantes. Si clair à lire, vrai document de l’agonie et des liens, ce récit restitue la présence admirable d’un amour du rien vivant, qui lutte dignement.

C’est la passation, la transmission, le retournement du cycle du début à la fin. La fille, mère de sa mère, prend cette place pour ses propres enfants. Ève, Hélène, Anne, le fils, l’amie Ariane et Roro l’infirmière s’éclaboussent de cet éternel chagrin. Hélène, collée à Ève, qui se lamente en une obsessionnelle ritournelle, entend le choeur antique : « aidemoua, aidemoua », distille Ève, pathétique, en donnant de la voix ou d’un souffle ténu.

La langue et la plume

« Restez avec moi, restes de maman. » Ce sont ses mots. « Ce qui lui arrive n’arrive pas à l’amour absolu que je lui porte et où elle demeure. » Ce sont ses gestes. « Elle devait couin-couiner et à la longue je finis par me mithridatiser. » La force du corps est colossale.

« Bilan de la semaine : une petite madeleine, une tasse à café de compote. » Faire l’expérience de la mort n’a rien à voir avec un savoir abstrait. « Mystère des synapses. […] Je gratte les cendres. […] Parquées. […] Nous sommes en prison. Ensemble – séparées. »

L’ironie tragique de la mort est de survenir quand les yeux sont ailleurs, le dos tourné. « L’imminence est indécelable. Inodore. Soudain on a envie de pleurer. Parfois rien. C’est dans les pensées, un hérissement, un serrement, une incroyable fatigue. » Glas pour un impossible sauvetage : « une telle douleur me prend que je la sens encore aujourd’hui me ronger le coeur sans anesthésie ».

Le plus étonnant, ce sont les confusions qui le sont à peine, le sens du non-sens pas tout à fait incohérent, absurde, les mots inventés, remémorés, réagencés, allusifs aux épisodes anciens ; bref, l’agonie fait image, signe, langage, personnalité. Face aux états connus de la médecine s’inverse ce qui parle sans raison, désinhibé et tordu mais quasi reconnaissable pour les proches, ce fil tenu d’un débordement de « Çamfaitpeur ».

Depuis Osnabrück, la ville où elle naquit, Hélène aura traversé des frontières, connu des villes, des pays. Ève était là, dans cette langue envoûtante complice, ces éclats d’intelligence, d’émotion, de sensorialité, d’amitié. Ses mots dansent, de la fête à la colère, sans quitter le seuil où il n’est que la loque qui vive. Étrange corps soumis au double assaut de notre condition : « Limédicalisé coïncide avec son immobilité intérieure : elle ne bouge plus. Comme si elle avait avalé la structure inébranlable du métal » ou « […] on veut maman à ce moment, et qu’elle nous dise : “je suis là, je reste avec toi, mon amour, comme d’habitude”. Non. Ne dis pas. Reste. »

Les illusions du langage et des sens sont tenaces. C’est pourquoi de tels livres, flottants et radieux, aident à colmater les ruines de ce dont la mort nous aura privés. Ce livre porte l’inébranlable courage de résister. Il transmet ce qui nous est propre, le plus précieux, la vie.

L’imminence est indécelable. Inodore. Soudain on a envie de pleurer. Parfois rien.

Homère est morte…

Hélène Cixous, Galilée, Paris, 2015, 224 pages