Littérature sous tension

Chez Actes Sud, on vous recommande Laurent Gaudé, un écrivain vraiment excellent qui fait paraître Danser les ombres.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse Chez Actes Sud, on vous recommande Laurent Gaudé, un écrivain vraiment excellent qui fait paraître Danser les ombres.

Cet hiver, 353 romans français sont au programme des lancements. Un seul a failli les effacer tous, bombe littéraire tout désespérant qu’il soit. Soumission, de Houellebecq, faisait les unes avant les événements que l’on sait. Les romanciers parlaient pourtant autrement du monde.

Sous le signe d’une mobilisation générale, la rentrée littéraire fait signe aux esprits épris de la liberté d’expression. Sur quoi les écrivains se penchaient-ils ? Qu’avait-on imprimé, quels étaient les choix des éditeurs ? Après avoir survolé les communiqués, voici un aperçu.

Chronique d’une ancienne vague, si libre à son époque, Anne Wiazemsky lance Un an après (Gallimard). Cette histoire d’amour et d’années inventives suit Une année studieuse. En février 1968, le couple Wiazemsky–Jean-Luc Godard s’installe ; la narratrice raconte comment leur mariage s’étiole, jusqu’à leur séparation en 1969. Jeunesse, voyages, idéaux révolutionnaires et cinéma courent sous cette plume vive d’une génération dont les rêves se sont effondrés.

Paris se soucie des Antilles. Chez Actes Sud, on vous recommande Laurent Gaudé, un écrivain vraiment excellent. Danser les ombres se passe à Haïti, et Port-au-Prince y est cette ville sous les décombres qu’un séisme a détruite. Comment la jeune Lucine y rebâtira-t-elle sa vie ? Car s’il y eut peur, il y eut surtout une catastrophe.

À noter qu’on réédite un classique des années 50, Fille d’Haïti de Marie Vieux-Chauvet, chez Zellige, maison où l’essai de Fouad Laroui, D’un pays sans frontières, répond à la question « Y a-t-il une littérature de l’exil, une littérature de l’immigration ? ».

Autre surprise, au Seuil. L’ancêtre en solitude, écrit à quatre mains par Simone Schwarz-Bart et André Schwarz-Bart, revient sur l’esclavage. Trois générations de femmes guadeloupéennes y livrent douleurs et rires incomparables, joyaux de la littérature caribéenne. On se souviendra qu’André Schwarz-Bart, mort en 2006, est l’auteur du Dernier des Justes (Seuil), un livre de référence sur la Shoah. Et que sa femme guadeloupéenne, Simone, a écrit, outre le magnifique Pluie et vent sur Télumée Miracle (Seuil), une encyclopédie en sept volumes, Hommage à la femme noire (Consulaires).

Celui dont on parle

Soumission de Michel Houellebecq, chez Flammarion, est bien sûr incontournable. La tuerie à Charlie Hebdo a mis fin à une réunion dont l’objet était le mauvais goût de ce livre. Sa diffusion suspendue en plein vol, il semble avoir complètement raté ce qu’il anticipait, soit l’avenir d’une France couchée sous une invasion musulmane, renonçant à sa culture, à son histoire et à sa personnalité. Ce Houellebecq avait déjà fait jaser par ce qu’il charrie de pire, des traits lourdement appuyés en caricature de la réalité.

À lui opposer, du coup, chez P.O.L, Jean Rolin, Les événements, dans lequel l’auteur raconte une guerre civile en France où la violence serait celle de l’Ukraine actuelle et de l’ex-Yougoslavie. Tribulations, excès qu’on dit burlesques, imaginations obsédées : qui voudra comparer ces deux ravages ne s’ennuiera pas.

Chez Verticales, maison imprévisible — refuge des écritures distinctes ? —, il y a Philippe Adam avec Les impudiques ; un beau titre de Claire Fercak, Histoires naturelles de l’oubli ; d’Hugues Jallon, La conquête des coeurs et des esprits ainsi que L’enfance politique de Noémi Lefebvre.

Intermède. Pour rester dans les civilisations en priorité, promenons-nous entre art et confidences avec Yannick Haenel. De ses quatre ans de vie à Florence, il donne Je cherche l’Italie, à L’Infini. Dans un autre état d’esprit, au Sentiment géographique, Roger Grenier compose Paris ma grand’ville.

Ils seront là aussi

Dans la Blanche, où le registre est universel : Patrick Autréaux avec Les irréguliers, Salim Bachi avec Le consul, Jean Mattern avec Septembre. Saluons aussi le tendre, drôle et savant Wallon Grégoire Polet, qui lance Barcelona !.

Seconde bordée, un vrai choix de bibliomane, entre Nathacha Appanah et En attendant demain, Michel Crépu et Un jour, Florence Delay et La vie comme au théâtre, Marie Didier et Ils ne l’ont jamais su, Gabriel Matzneff et Mais la musique soudain s’est tue, et le plus illustre Philippe Sollers avec L’école du mystère.

Pas de saison creuse, réelle diversité : Muriel Barbery, La vie des elfes ; Olivier Barrot, Mitteleuropa ; Antoine Bello, Les producteurs ; Ananda Devi, L’ambassadeur triste ; Marc Dugain, L’emprise, tome II. Quant à François Garde, le dernier prix France-Québec, dont nous avions aimé le récit anthropologique aux mers australes, il signe La baleine dans tous ses états.

Au Seuil, deux Belges reprennent place : Charly Delwart, avec Chut, ou la crise grecque vue par une adolescente qui bombe des slogans sur les murs d’Athènes, et Patrice Pluyette, un poète tendre en fiction, avec La fourmi assassine.

Mais l’actualité bousculera certainement les programmes éditoriaux. Il faudra surveiller ces publications sur les banlieues, les jeunes, les radicaux, les islamistes, les attentats… vrais ou faux. Parions que certains manuscrits trouveront une grâce inattendue auprès des lecteurs professionnels.