Djian: le déjanté désenchanté

Philippe Djian en 2009
Photo: C. Hélie Gallimard Philippe Djian en 2009

Histoires tordues, humour décalé, dialogues pétillants : Philippe Djian n’en finit plus depuis quelques années de nous régaler. Après Impardonnables, Incidences, Vengeances et, plus récemment, Oh… (tous les quatre chez Gallimard), le romancier français de 65 ans, loin de s’essouffler, en remet avec Chéri-Chéri.

On s’éclate dans ce livre froufrou qui flirte avec le roman noir. C’est burlesque, vaudevillesque, rocambolesque, à la limite du vraisemblable. Ça coule, pourtant. Ça déboule, ça virevolte, pas le temps de souffler. Tout s’enchaîne à un rythme d’enfer, dans une langue colorée farcie d’expressions populaires, parsemée d’images et de métaphores inattendues, surprenantes.

Dès le tout début, le ton est donné : « Le jour, on m’appelait Denis. J’étais un écrivain qui connaissait un certain succès et qui avait la dent dure, comme critique. Certains soirs, on m’appelait Denise. Bon, je dansais dans un cabaret. »

Denis gagne mal sa vie comme écrivain, Denise parvient à peine à combler ce qui manque pour boucler les fins de mois. Si Denise prend plaisir à émoustiller la gent masculine dans une boîte de nuit par ses déhanchements en petite tenue, elle prend soin de préciser que « l’on peut faire ce que je fais sans être homo ».

Denis est marié, et bien marié, à une femme qui l’adule. « S’il y avait bien quelqu’un à qui je n’avais rien à reprocher, c’était elle, c’était Hannah, cette femme un peu fêlée, au sourire un peu niais, cette poupée Barbie grandeur nature, aux longs cils, à l’âme innocente. »

Le hic : les beaux-parents. Ils vivent dans l’appartement au-dessous. L’immeuble appartient en fait à beau-papa, un richard très racaille, pour ne pas dire mafieux, qui a fait fortune « en plumant des poulets par wagons entiers » et qui n’hésite pas à envoyer son homme de main tabasser les mauvais payeurs pris dans les filets de ses magouilles.

Le moins que l’on puisse dire c’est que le courant ne passe pas entre Denis et cet homme violent, sans scrupule, égocentrique et radin, qui n’hésite pas à réclamer à son beau-fils le loyer qu’il n’arrive pas à payer. Le chantage n’est pas exclu, au contraire, il fait partie du quotidien de beau-papa, qui en use à outrance avec Denis. Pour ce dernier, c’est simple : le père de sa femme « cristallise aujourd’hui la somme de tous les connards qui ont un jour croisé ma route ».

Voilà pour le contexte. Au passage, des réflexions senties sur le métier d’écrivain. « J’aimerais sincèrement apparaître dans les listes des meilleures ventes, mais je ne suis pas prêt à tout, je suis tenu par la poigne d’une entité supérieure qui me détruirait si je cédais à de méprisables renoncements. »

Aussi : des coups de griffes dans ce qu’il est convenu d’appeler la pipolisation de la littérature. Et des clins d’oeil aux sulfureux écrivains Maurice Dantec et Michel Houellebecq : que diriez-vous si on vous invitait à passer une semaine dans une chambre d’hôtel avec eux ? Parlant de l’auteur de La carte et le territoire (Flammarion), une parenthèse plutôt comique : le héros et narrateur de Chéri-Chéri porte un anorak « modèle Houellebecq 2010 vert olive »…

Pour le reste : les développements et les retournements de situation seront constants. Il y aura de multiples cassages de gueule, des poursuites automobiles, des cadavres. Il y aura aussi toutes sortes de chassés-croisés amoureux. Et, comme toujours chez Djian, beaucoup de sexe. On franchit allègrement la barrière des interdits, même en famille.

Car comment résister à son instinct animal, à ses pulsions sexuelles, comment ne pas franchir le Rubicon, malgré toute la bonne volonté du monde ? « Mais c’est dresser un rempart de cristal contre un bélier de bronze brut et se croire à l’abri que de donner foi à cette foutaise, notre soi-disant force intérieure, nos résolutions soi-disant intangibles, notre maîtrise, notre raison de fer, notre volonté d’acier trempé. » Pshittt, sous le tapis, la culpabilité.

Comme toujours chez Djian, on ment allègrement, on trahit à tour de bras. Sous des dehors de ne pas y toucher, malgré ses constantes badineries, l’auteur démonte encore et toujours la mécanique des rapports humains.

Aucun personnage ne s’en sort indemne, surtout pas Denis-Denise, qui s’enlise, se trouve pris dans un engrenage qui le dépasse, jusqu’à devenir prisonnier d’une toile d’araignée qu’il a aidé à tisser. Regard déjanté, mais surtout désenchanté, pour ne pas dire implacable, de Djian sur le genre humain.

Puis, question de désamorcer le tout, de terminer sur une entourloupette tout à fait djianesque, cette dernière phrase qui tombe : « Et tout ça est vrai, tout ça n’est qu’invraisemblable et pure vérité. »

Djian en quelques dates

1949 Naissance à Paris.

1981 Parution de son premier livre, un recueil de nouvelles intitulé 50 contre un (J’ai lu).

1985 Sortie en librairie du roman qui le rendra célèbre, 37°2 le matin (J’ai lu), adapté au cinéma l’année suivante par Jean-Jacques Beineix.

2012 Prix Interallié pour Oh… (Gallimard), où le romancier se met dans la peau d’une femme violée.

Tout écrivain devrait pouvoir fouiller dans les beautés cachées et les horreurs cachées des âmes s’il veut être utile à quelque chose

Chéri-Chéri

Philippe Djian, Gallimard, Paris, 2014, 197 pages