Deux premiers recueils convaincants

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Quelle force de frappe dans Ciseaux de Roxane Desjardins ! Premier recueil solo de cette auteure d’un peu plus de 20 ans qui met sa colère à nu, qui attaque de front les rugueuses aspérités de ce qui la contraint. « Je veux me lancer dans un carnage de sous-sol / sur mes propres genoux sur ma propre peau / m’enfiler le ciseau par la bouche / et décider du sort des vertèbres / et dépecer les muscles attachés », crache-t-elle d’entrée de jeu. C’est frontal, c’est radical, et le recours à une écriture de combat avoué tient le coup, parce que le projet est fort de ce cri sous-jacent qui porte sa voix.

Mais c’est aussi fragile quelque part, comme le sont les plus grands aveux, comme le sont les traces du corps témoin : « je n’ai que / douleur et peine et douleur et joie / et douleur », apprend-on, « je suis / faite / vol avalé fièvre avouée j’accepte / la défaite autour du cou ».

Quelqu’un n’est plus là, n’habite plus le corps, mais consume l’esprit de la poète qui ressent les coups au coeur, comptant les coups d’une éperdue fracture. L’écriture-scalpel craque, se morcelle et cherche une voie de rupture pour se refaire une conscience plus claire. S’imposent alors « des pendus verbaux / des morts entassés dans le goût ferreux / que gardent les volontés rabattues. »

Retenir le temps qui fuit

Avec son Année des trois printemps, Isabelle Lamarre semble vouloir retenir l’insensé bonheur de fuir. Fausses joies, fausse naïveté que ce recours à une idyllique résurgence des magies enfantines. Mais il ne faut pas s’y tromper… Derrière les apparences se cachent les ogres. Ceux auxquels on érige des statues. Alors, pour l’occasion, « on aura teint chiens et chats en vert en fuchsia. Il y aura des canons à confettis. Des bénévoles énergiques distribueront des fanions à ton effigie. Les professeurs auront tressé leur barbe. Les agents de sécurité se tiendront dignement, comme des trophées. Des cercles rouges aux joues, les vierges entonneront “Chemin chéri” ». Tout ici est en porte-à-faux. L’équilibre précaire entre l’ironie et la cruauté sous-tend ce dérapage faussement rose.

« Noires, noires, les boues de mars, qui ont tant vu passer mes pas. / Tandis que la peur sue dans ses draps, moi je pousse et je ne cède pas. // Creuse, creuse, ma poitrine hâve, le feu meurt, la terre fend. / Quand le Bon Dieu vend sa pisse et mon sang, moi je feule et il se rend. » S’imposent un quotidien larvé, des objets simples, des animaux domestiques. Les mots transforment peu à peu l’air du rien, le petit doute qui fait basculer les lieux domestiques du côté de l’insolite où l’âme se transforme. Printemps de débâcles et d’une beauté féline, les trois printemps inaltérables de l’étonnement renouvelé. « Les sons sont d’infimes textures sur le silence. » Ces poèmes tiennent le pari de la beauté simple, retracent des fulgurances que seuls certains privilégiés entendent derrière les apparences.

Ciseaux

Roxane Desjardins, Les Herbes rouges, Montréal, 2014, 84 pages