«Soumission» paraît dans le chaos en France

Après les soldats canadiens, c’est au tour des artistes français d’être soumis à la terreur. Plusieurs commentateurs ont fait un lien mercredi entre la parution du dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, dont le magazine Charlie Hebdo faisait par ailleurs la une de sa dernière édition, et les attentats qui ont causé la mort de 12 personnes, dont cinq caricaturistes, dans les locaux de Charlie Hebdo mercredi à Paris.

Publié chez Flammarion, Soumission est une fable futuriste qui met en scène une France gouvernée par un parti islamique, la Fraternité musulmane, dirigée par Mohammed Ben Abbes en 2022. Secondé par l’UMP, l’UDI et le Parti socialiste, ce parti y dame le pion au deuxième tour au Front national de Marine Le Pen.

Sous son égide, la France autorise la polygamie. Mais le parti au pouvoir souhaite surtout prendre le contrôle total de l’éducation.

« Ce qu’ils souhaitent, c’est que la plupart des femmes, après l’école primaire, soient orientées vers des écoles d’éducation ménagère, et qu’elles se marient aussi vite que possible — une minorité poursuivant avant de se marier des études littéraires ou artistiques […] », peut-on lire dans une version illicite de l’ouvrage de Houellebecq qui a circulé sur Internet plusieurs jours avant son lancement officiel. Le personnage principal du roman, François, finit par se convertir à l’islam après avoir déserté le christianisme cher à Huysmans, un écrivain qu’il encense. « […] une nouvelle chance s’offrirait à moi ; et ce serait la chance d’une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente ». C’est sans doute ce qui vaut son titre au roman.

Avant même sa sortie, l’ouvrage soulevait la polémique en France. Houellebecq a déjà été traduit en cour pour provocation à la discrimination et incitation à la haine raciale pour avoir lancé dans une interview en 2001 que « la religion la plus con, c’est quand même l’islam, quand on lit le Coran, on est effondré… effondré ». Dans les quelques entrevues qu’il a accordées, il a été plus pondéré cette fois-ci.

« Mais au fond le Coran, c’est plutôt mieux que je ne pensais, après relecture, après lecture plutôt. La conclusion la plus évidente, c’est que les djihadistes sont de mauvais musulmans », a-t-il dit à la parution de Soumission, dans une entrevue publiée en français sur le site Mediapart.

Reste que Houellebecq affirme aussi que la trame de Soumission est plausible, même s’il croit qu’il a un peu hâté les choses en la situant en 2022. Lui qui écrit que « l’Occident sous nos yeux se termine », a aussi affirmé dans une entrevue à l’Obs qu’« aujourd’hui, l’athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte ».

Ce à quoi Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène, président et rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité, ont répliqué que « la France n’a jamais connu autant d’athées et d’agnostiques. […] le pourcentage d’athées aurait plus que doublé entre 2005 et 2012, passant de 14 à 29 % ».

«Qu’une répétition»

Lancé quelques heures à peine avant l’attentat atroce dans les locaux de Charlie Hebdo, le livre a d’ailleurs suscité des réactions très partagées.

Selon Jean Birnbaum, directeur des pages littéraires du Monde, Soumission peut provoquer « la nausée et la révolte ».

Le journaliste Ali Baddou, de Canal +, a en effet dit en ondes que ce roman « lui donnait la gerbe ». « On est en 2015 et l’année démarre avec ça, c’est-à-dire l’islamophobie, installée et diluée dans le livre d’un grand romancier français. » C’était avant les attentats.

L’écrivain Emmanuel Carrière a pour sa part parlé d’un roman « sublime », et a comparé avantageusement Houellebecq à Aldous Huxley et à George Orwell.

Le président français François Hollande, qui souhaitait redonner espoir aux Français après les attentats de mercredi, a commenté ce roman en ces termes : « Ce qu’on pense toujours être une audace littéraire n’est qu’une répétition : il y a toujours eu, siècle après siècle, cette tentation de la décadence, du déclin, de ce pessimisme compulsif, de ce besoin de douter de soi-même. » Pour Nathalie Crom, de Télérama, Soumission capte «  en l’exagérant, pour les besoins de son expérience, une anxiété diffuse de la modernité et de notre temps, dont il dresse le constat avec une efficacité, une absence de nostalgie confondantes ».

Stratégie ou hasard ? Le roman Soumission a été coulé sur Internet quelques jours avant sa parution officielle, qui a d’ailleurs été précédée mardi soir d’un entretien de Houellebecq aux informations du soir de France 2. Parions cependant que ceux qui ont orchestré sa campagne de presse n’avaient pas prévu que la couverture du Charlie Hebdo mettant en vedette Soumission, et en faisant l’éloge, soit éclaboussée de sang en ce jour sinistre. Comme bien des Parisiens, mercredi en milieu d’après-midi, les employés de Flammarion à Paris ont été priés de rentrer chez eux pour des raisons de sécurité. Et selon L’Express, Michel Houellebecq est présentement sous surveillance policière.

Restera à savoir si les différentes entrevues qui étaient prévues pour cette campagne de presse se tiendront malgré cette campagne de terreur.

La parution de Soumission, de Michel Houellebecq, est pour sa part prévue au Québec pour le 21 janvier.

Éloge à la littérature

Sur fond de misère sexuelle des mâles contemporains (refrain connu), de misanthropie, de consumérisme hypnotique, de « suicide français » à la Zemmour, de retour du religieux et de conquête islamique de l’Europe en 2022, Soumission, le plus récent roman de Michel Houellebecq (Flammarion), au-delà de la politique-fiction, dispense par ailleurs un vibrant éloge de la littérature à travers la figure d’un spécialiste de Huysmans (en alter ego de l’auteur) : « Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami — aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. »