Des grands oubliés de 2014

Case tirée de la biographie dessinée Munch de Steffen Kverneland
Photo: Source Nouveau monde graphic Case tirée de la biographie dessinée Munch de Steffen Kverneland

Trop, c’est trop, et généralement pas assez pour tout voir. En 2014, plusieurs albums de bande dessinée sont passés sous le radar de la critique, écrasés par la masse. Une sombre perspective ? Oui. Mais avant de changer d’année, pourquoi ne pas en rescaper quelques-uns ?
 



 

Plateforme (Les Contrebandiers éditeurs), Michel Houellebecq et Alain Dual. On savait qu’il y avait quelque chose d’un peu théâtral dans l’écriture de Houellebecq. On constate, avec cette première adaptation d’un de ses célèbres romans en bande dessinée, qu’il y a aussi, dans un fond, de la substance très graphique. Tout est là : le regard cynique sur l’industrie du tourisme dans des sociétés qui se laissent déshumaniser par la performance, les amours désincarnés, le sexe triste à l’autre bout du globe, l’insoutenable violence du destin… Le découpage est juste, habile et respectueux. Il est aussi soutenu par un noir et blanc et un coup de crayon simple, dont l’efficacité, forcément, mérite un petit détour.



 


Little Tulip (Le Lombard), Boucq et Charyn. La fleur évoquée est loin d’être bleue. Et comment ! Avec ce récit, le duo de bédéistes nous transporte plutôt dans l’horreur et la dureté d’un goulag, quelque part dans la Russie de Staline. Là, un p’tit gars va faire l’expérience de la vie en passant par le tatouage, le tout entre violence, privation, crime d’honneur et sévices, avant de trouver une porte de sortie qui va le conduire dans le New York des années 70, où ce passé décomposé va un peu le rattraper. La poésie est ailleurs, contrairement à la mise en scène redoutable de la face la plus vile et abjecte de la condition humaine qui, elle, est bel et bien présente.




 

La famille Carter (La Pastèque), Frank M. Young et David Lasky. Il y a forcément beaucoup de musicalité qui se dégage de ce roman graphique retraçant, un classique à la fois, l’incroyable destin de cette famille américaine, au fondement de la musique country, de quelques branches du rock’n’roll, et dont quelques membres ont contribué, dans les années 60 et 70, à mettre Nashville sur la carte, comme capitale d’un certain son, d’un certain esprit. Ce n’est pas rien. Dix ans de documentation et de recherche sur le terrain ont été nécessaires à la réalisation de cette brique joliment illustrée. Et bien sûr, la densité du propos, la précision du détail le confirment à chaque page ou presque.

 


 

Docteur Radar (Glénat), Simsolo et Bézian. Étrange objet littéraire avec ses visages zombiesques, ses perspectives éclatées, ses cases donnant cette impression d’être en mouvement, le tout dans une grammaire lumineuse et colorée savamment établie. On est dans l’Europe de l’après-guerre, et des scientifiques bossant sur l’atome et posant les bases du commencement de la conquête spatiale se font buter, vicieusement, avec un modus operandi très impressionniste. Un certain Docteur Radar semble être derrière tout ça. Des enquêteurs à moustache se lancent à sa poursuite dans un tout qui syntonise la violence d’un trait avec celle d’un désaxé. Habile.



 


Munch (Nouveau Monde Graphic), Steffen Kverneland. Le peintre norvégien Edvard Munch est surtout connu pour son tableau Skrik (Le cri), daté de 1893, mais on peut se douter que ce pionnier de l’expressionnisme a fait bien plus que ça dans sa vie. Le bédéiste Steffen Kverneland en fait la démonstration dans cette biographie dessinée de 300 pages solidement documentée et qui a l’intelligence de s’inspirer des codes visuels de l’artiste pour le laisser raconter sa vie. Une vie située au croisement de l’anticonformisme — forcément —, de corps nus, d’angoisse et de redéfinition des contours moraux dans une Europe où l’art foisonne dans le paradoxe des tensions identitaires et des projets guerriers. Une oeuvre forte, belle et troublante en même temps.

Mais aussi…

Happy Parents (Delcourt), Zep. Il a exploré les joies du sexe, de la féminité, du rock, c’est désormais aux parents que le père de Titeuf applique sa recette de la planche comique. Drôle.

 

C’est pas facile d’être une fille (Mécanique Générale), Bach. Estelle Bachelard, c’est son nom. La vacuité de la jeune urbaine qui consomme un peu trop, son terrain de jeu.

 

Largo Winch : Chassé-Croisé (Dupuis), Francq et Van Hamme. Plaisir coupable et 19e aventure du milliardaire aventurier qui fait face ici à la menace terroriste. Efficacement prévisible. Terriblement divertissant.


Moby Dick (Vent d’Ouest), Herman Melville et Chabouté. En deux tomes sortis cette année, le génial Chabouté prend l’allégorie de Melville par le noir et le blanc. Et c’est très réussi.
 

Les vieux fourneaux (Dargaud), Lupano et Cauuet. Deux autres tomes sortis en 2014 pour une histoire, celle de trois septuagénaires attachants et terriblement vivants, qui en remontant le fil de leur vie font défiler sous nos yeux celui de l’humanité et du vivre-ensemble. Puissant.



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